À seulement vingt ans, il publiait déjà un roman aux allures de questionnement philosophique. Quelques années plus tard, il recevait un prix national de poésie et figurait parmi les jeunes voix les plus prometteuses du paysage littéraire sénégalais. Aujourd’hui finaliste du Prix international de poésie de l’Académie Senghor en Italie, Mohamed Marem Seck s’impose comme l’une des plumes les plus exigeantes de sa génération. Né à Dakar mais façonné par Louga, nourri par l’amour vigilant d’une mère devenue son nom d’artiste et guidé par l’ombre tutélaire d’un oncle homme de lettres, il évolue dans la langue comme les lamantins vont boire à la source. Entre mystique et philosophie, ascèse et insoumission esthétique, son oeuvre interroge sans relâche l’homme, son siècle et ses vertiges.
Il ne parle pas de poésie comme d’un genre littéraire. Il en parle comme d’un lieu intérieur. « La poésie n’a pas de place dans mon art. C’est moi qui l’habite », frime-t-il, comme savent le faire les poètes sortis tout puants de la cuisse de Baudelaire.
Mais, cette phrase pourrait suffire à comprendre Mohamed Marem Seck. Chez lui, l’écriture n’est ni un exercice de style ni une stratégie de visibilité. Elle est une traversée, parfois même une hémorragie et toujours une nécessité.
Né à Dakar, c’est pourtant dans la ville de Louga qu’il accomplit ses humanités et façonne son regard. Louga est pour lui une terre séminale, le berceau de ses premiers balbutiements linguistiques. À l’école Sainte-Marie, le jeune Mohamed découvre très tôt la vibration singulière des lettres.
Tandis que d’autres apprennent à écrire pour répondre aux exigences scolaires, lui écrit déjà pour comprendre le monde. Il s’aventure dans les livres pour enfants comme on entreprend des odyssées secrètes et adresse des lettres d’amour précoces à sa mère, à son oncle et à la vie même.
Cette braise sera attisée par un mentor décisif, son oncle, homme de lettres à la fécondité intellectuelle remarquable. À ses côtés, Mohamed comprend que la littérature est à la fois une affaire de sensibilité et d’exigence.
Dans l’ombre bienveillante de ses premiers textes, sa mère, Marem, reste sa première lectrice, la plus attentive, celle qui aiguillonne sans complaisance. De cet amour filial et de ce soutien indéfectible naîtra plus tard son nom d’artiste. En choisissant de porter le prénom de sa mère, Mohamed Marem Seck inscrit son œuvre sous le signe d’une fidélité originelle.
« Corpus poetarum »
Au collège, il commence à griffonner poèmes et récits. Au lycée, son goût insatiable du questionnement lui vaut un surnom révélateur : « Socrate ». La philosophie est une posture existentielle. Interroger l’homme, sonder le monde, fissurer les évidences devient un réflexe.
À vingt ans, il publie son premier roman, « Siècle des ténèbres ». L’ouvrage, loin de toute naïveté narrative, s’apparente à une interrogation philosophique sur l’homme et son siècle. On y perçoit déjà cette volonté de faire de l’esthétique un outil d’exploration, une maïeutique romanesque destinée à accoucher les ombres par la lumière des lettres.
L’année suivante, sans renoncer à sa veine poétique, il participe à l’anthologie « L’Océan des mots », coécrite avec d’autres jeunes auteurs de sa génération, puis publie le journal littéraire « Un premier creux au fond de l’océan ».
Avec les membres de son collectif, il devient cofondateur des « Éditions Océan », structure consacrée à la promotion des plumes émergentes. Chez lui, l’écriture s’inscrit dans une dynamique collective, dans une volonté de bâtir des espaces pour la littérature.
L’année 2024 donc marque un tournant décisif. Avec son recueil inédit « Et d’oeil et d’oreille », Mohamed Seck reçoit le Prix spécial du jury du concours national « Parlons Poésie », Prix Ibrahima Sall. Dans le même élan, il est distingué parmi les « 40 étoiles de la littérature sénégalaise » par le magazine « Sénégal Ndiaye ».
La reconnaissance s’installe, mais elle ne l’apaise pas. Elle semble au contraire renforcer son exigence. Il intègre ensuite la « Fabrique des mots » de l’Institut français du Sénégal en tant que lauréat. Là aussi, au contact d’autres voix venues d’horizons divers, il redécouvre son art, affine sa langue, pousse plus loin encore son radicalisme esthétique.
Esthétique de la déconstruction
En 2025, la publication de « Hémorragie d’un soleil d’anti-jour » consacre une étape majeure. Il devient pleinement Mohamed Marem Seck. Le livre est une traversée lyrique aux accents mystiques et baroques.
L’auteur s’y saigne d’âme et de cœur, malmène le langage, châtie la syntaxe pour faire surgir une esthétique de la déconstruction. Pour lui, « le monde ne trouve de douceur que sous les coups de boutoir de l’esthétique ». Sa poésie exige une ascèse, une violence faite au langage et plus loin une rigueur qui dépasse l’épanchement sentimental.
Finaliste du Prix international de poésie de l’Académie Senghor en Italie, section langue française, il franchit récemment un cap symbolique. Représenter son pays pour un prix portant le nom de Léopold Sédar Senghor est pour lui un honneur reçu avec lucidité et gratitude. Cette reconnaissance internationale confirme simplement que la poésie demeure un langage sans frontières.
Sur l’état actuel de la production poétique au Sénégal, son regard est à la fois admiratif et critique. Il reconnaît des voix qui font rayonner la scène contemporaine, telles que Zacharia Sall, Thiombiano, Khalil Diallo, Elaz ou Fara Ndiaye.
Mais il déplore aussi une confusion fréquente entre effervescence et exigence. Trop souvent, dit-il, le poème marche avec des béquilles de pacotille. Les clichés s’entassent, l’encens devient nauséabond et l’empressement des réseaux sociaux fabrique des illusions de consécration.
Le poème, selon lui, réclame discipline et profondeur. À ceux qui parlent d’élitisme, il répond sans détour. Si l’élitisme signifie refus de la facilité et du langage désincarné, alors il l’assume.
La poésie n’est pas une notice explicative livrée dès la première lecture. « On ne comprend pas la poésie, on s’y comprend », affirme-t-il. Elle est un langage à part, une expérience intérieure qui engage autant le lecteur que l’auteur.
Son rapport à la philosophie éclaire cette posture. Depuis l’enfance, le questionnement est son sport favori, cette nécessité de percer les mystères, de « déterrer la terre » et de « détapisser le ciel ».
La philosophie ne résout pas l’inconfort humain, mais elle en cartographie les contours. Elle permet de vivre à partir de soi. « La philosophie est la poésie de l’esprit », dit-il encore.
Dans un paysage littéraire souvent dominé par la vitesse et l’immédiateté, Mohamed Marem Seck incarne une autre cadence. Il écrit pour interroger. Il poursuit l’anti-jour là où le mot saigne et révèle.
Amadou KEBE

