À Guet Ndar, quartier de pêcheurs à Saint-Louis, entre le fleuve Sénégal et l’océan Atlantique, le réveil est souvent dicté par le bruit des moteurs, le claquement des filets et les appels des femmes venues attendre les prises. Depuis des générations, la mer et le fleuve nourrissent les familles, façonnent les caractères et organisent la vie sociale.
SAINT-LOUIS – Dès l’aube, avant que Saint-Louis ne s’anime complètement, Guet Ndar est déjà debout.Dans les ruelles étroites de ce quartier coincé entre le fleuve Sénégal et l’océan Atlantique, la journée commence tôt. Les premiers bruits viennent de la berge. Des moteurs toussent, des hommes tirent sur les cordages, des filets sont déplacés, des caisses circulent. Des voix se croisent dans le vacarme. On appelle un proche, on interpelle un pêcheur, on négocie une prise.
Plus loin, des femmes attendent. Elles savent que le retour d’une pirogue peut décider de la journée d’une famille entière. Une bonne prise signifie du poisson à vendre, à transformer, à sécher ou à saler. Une mauvaise sortie en mer se traduit, elle, par des heures d’attente, parfois par une journée sans revenu.
À Guet Ndar, la pêche n’est donc jamais l’affaire du seul homme qui prend la mer ou le fleuve. Elle est celle de tout un quartier.Situé sur la partie sud de la Langue de Barbarie, Guet Ndar est un quartier particulièrement dense, structuré autour de trois sous-quartiers : Lodo, Pondo Kholé et Dakk. Une étude consacrée à la Langue de Barbarie estime sa population à plus de 25.000 habitants sur environ 17 hectares, ce qui donne une idée de la pression démographique qui s’exerce sur cet espace étroit.
Mais ces chiffres disent peu de choses sur l’atmosphère du lieu. Pour comprendre Guet Ndar, il faut marcher. Il faut regarder les pirogues. Écouter les anciens. Suivre les femmes jusqu’aux sites de transformation. Attendre le retour des pêcheurs.
Et surtout comprendre que, pour ceux qui y vivent, la mer et le fleuve ne sont pas seulement des étendues d’eau.« La mer représente tout pour nous », résume Mamadou Sarr, jeune pêcheur de Guet Ndar et président de la commission environnement de l’Association des pêcheurs à la ligne de Saint-Louis.
Un quartier entre deux eaux
L’histoire de Guet Ndar se confond avec celle de ses eaux. Selon El Hadji Makhou Sène, appelé « Alkati Guet Ndar » pour désigner le chef dudit quartier, les premiers habitants seraient venus de Tagrou, un ancien village de pêcheurs wolof. Ils auraient suivi le fleuve Sénégal avant de s’installer sur cette langue de terre au 16e siècle.
« Nos origines lointaines viennent d’un village appelé Tagrou, un village de pêcheurs wolof », raconte-t-il.Selon son récit, les ancêtres ont quitté leur territoire d’origine à la suite de bouleversements politiques et ont suivi le fleuve jusqu’à atteindre l’actuel site de Guet Ndar vers 1556.Cette tradition orale rejoint, sur certains points, les travaux historiques et anthropologiques consacrés au peuplement de la Langue de Barbarie.
Des recherches universitaires fournies par le Centre de recherche et de documentation du Sénégal (Crds) de Saint-Louis indiquent que des pêcheurs venus du Walo fréquentaient déjà saisonnièrement la Langue de Barbarie avant la fondation du comptoir français de Saint-Louis en 1659. Ils venaient y chercher des ressources halieutiques pendant la morte-saison agricole avant de progressivement s’y fixer.
Des travaux historiques sur la pêche piroguière sénégalaise soulignent que le grand centre de pêche de Guet Ndar est de formation relativement récente et qu’il s’est constitué à partir de populations diverses.
D’autres travaux décrivent les pêcheurs de Guet Ndar comme une communauté wolof de pêcheurs, tout en soulignant son importance exceptionnelle dans l’histoire de la pêche sénégalaise.
Autrement dit, réduire toute l’histoire de Guet Ndar à une seule origine ethnique ferait perdre une partie de sa richesse.
Une culture de l’eau
Ce qui unit surtout cette communauté, c’est une culture de l’eau, une économie de la pêche.Pour Pape Samba Sow, dit Zoumba, artiste, écrivain, conteur et trésor humain vivant de Saint-Louis, les populations maritimes de la ville possèdent une identité propre.
« Les Lébous ne sont pas seulement à Dakar. Nous avons nos propres Lébous de Saint-Louis. Ce sont des peuples sénégalais de la mer qui se caractérisent par leur parler typique et par des croyances particulières », a-t-il expliqué.Il insiste sur le rôle central qu’occupe l’eau pour ces pêcheurs.
Cette identité maritime se retrouve dans les pratiques, les mots, les rites, les techniques de pêche et les rapports sociaux. Une étude universitaire sur les pêcheurs de Guet Ndar relève d’ailleurs l’existence d’un vocabulaire spécifique lié à l’espace marin, aux techniques, aux rites et aux repères utilisés avant, pendant et après la navigation.
À Guet Ndar, la mer est donc aussi une langue.À Guet Ndar, l’eau possède également une dimension symbolique. Pape Samba Sow parle d’une véritable « culture de l’eau ».« Elle couvre tout le champ sémantique de l’eau : les rituels, les noms autochtones donnés aux poissons, aux pirogues, l’artisanat des bateaux, la pêche, la nage, les régates », cite l’écrivain.
Cette culture se manifeste dans les gestes quotidiens comme dans les traditions.El Hadji Makhou Sène raconte que les anciens ont développé des pratiques destinées à entretenir une relation harmonieuse avec les forces de l’eau. Il évoque notamment Mame Coumba Bang, figure protectrice associée aux eaux de Saint-Louis dans les récits populaires.
Selon lui, certaines familles perpétuent encore des rites et des offrandes liés au fleuve et à la mer. Il raconte notamment qu’à la naissance d’un enfant, certaines pratiques traditionnelles consistent à l’amener au bord du fleuve pour solliciter sa protection.« Dès la naissance, l’enfant a ce rapport, ce lien avec la mer ou le fleuve », explique M. Sène.
Cette relation commence donc avant même que l’enfant ne sache marcher. Elle se poursuit durant toute la vie.À Guet Ndar, les enfants grandissent avec l’eau comme horizon naturel. Ils nagent, plongent, jouent au bord du fleuve ou de l’océan.
« Vous voyez que les enfants nagent comme de petits poissons », raconte le chef de quartier.L’eau n’est pas seulement devant leurs yeux. Elle fait partie de leur apprentissage de la vie.À Guet Ndar, la pêche constitue la principale activité. Tout tourne pratiquement autour des pirogues, des filets.Mamadou Sarr insiste sur la dimension collective de la pêche.« C’est toute une chaîne de valeur », résume-t-il.À ses yeux, être pêcheur ne signifie pas seulement exercer un métier. C’est appartenir à une communauté et accepter les valeurs transmises par les générations précédentes.« Nos anciens nous ont toujours montré ce qui qualifie le pêcheur : la bravoure, le respect des anciens, le partage, la solidarité et la cohésion », témoigne-t-il.
Cette solidarité est particulièrement visible lorsque les pirogues reviennent de la pêche. Pendant quelques instants, toute la chaîne de la pêche semble concentrée sur quelques mètres de berge. Le poisson passe de main en main. La mer ou le fleuve ont livré leur produit. La terre, elle, commence à le transformer.
Fama Sarr, transformatrice de produits halieutiques et secrétaire générale adjointe du Conseil local de la pêche artisanale (Clpa) de Saint-Louis, connaît cette course quotidienne.« Nous quittons nos maisons très tôt pour aller voir ce que les pêcheurs ont rapporté », explique-t-elle.Elle parle avec l’expérience de plus de dix années passées auprès des femmes transformatrices.
À Guet Ndar, les femmes font circuler le poisson de la berge vers les marchés et les ménages. Sur la Langue de Barbarie, elles sont nombreuses à dépendre directement de cette activité.Fama Sarr avance le chiffre de 1.254 femmes actives dans la transformation des produits halieutiques, réparties sur quatre sites. Leur travail dépasse largement les frontières du quartier.
Les femmes, l’autre moitié de la mer
Les produits transformés alimentent les marchés de Saint-Louis et d’autres régions du Sénégal, mais également des circuits sous-régionaux. Des clients venus notamment du Burkina Faso ou du Ghana s’approvisionnent auprès des transformatrices.
Derrière chaque produit séché, salé ou transformé, il y a donc des heures de travail, des investissements et une économie familiale.« Ce métier permet de nourrir nos familles, de payer les études des enfants et les soins de santé. Quand il n’y a plus de matière première, toute la chaîne est touchée », souligne Fama Sarr.La phrase résume toute la vulnérabilité du système.
Avec la raréfaction du poisson, dit-elle, ces femmes sont devenues des « réfugiées climatiques ».Certaines, déplacées loin du littoral, continuent de revenir quotidiennement à Guet Ndar pour travailler. Elles quittent leur nouveau lieu de résidence tôt le matin, rejoignent la Langue de Barbarie, travaillent, puis repartent.Le lien avec la mer est plus fort que la distance.
Par Jeanne SAGNA (Correspondante)

