Au cœur du delta du Saloum, Dionewar séduit par ses paysages, sa mangrove et ses cocotiers. Mais derrière cette beauté insulaire, l’érosion côtière gagne du terrain et menace progressivement les terres, les activités et les habitations.
Au cœur du delta du Saloum, dans la région de Fatick, l’île de Dionewar apparaît comme une parenthèse posée entre les eaux. Pour atteindre l’île, il faut laisser derrière soi la terre ferme et prendre la mer à bord d’embarcations. À mesure que la pirogue s’éloigne de Djiffer, le paysage change. Les palmiers se dessinent au loin, la mangrove borde les eaux et le village apparaît progressivement comme posé sur une mince bande de terre. Le décor a quelque chose de paisible. Mais derrière cette image de carte postale, Dionewar porte les cicatrices d’un littoral qui recule. Sur la plage, débarrassée de toute trace de détritus, la mer semble paisible. À marée basse, de petites vagues viennent mourir sur le sable parsemé de coquillages. Quelques cocotiers bordent encore le rivage.
Dionewar, la paisible
Le vent marin traverse leurs feuilles et donne au lieu une impression de quiétude. Puis le regard s’attarde sur le sol. Des arbres sont couchés. Certains déracinés. Des piquets de bois sont plantés sur la plage pour freiner l’avancée de la mer. Plus loin, les restes d’une maison effondrée au début de l’année 2026 rompent brutalement avec le décor. La mer menace Dionewar. Le cimetière n’est pas épargné. Situé en face de la mer, un dispositif en pneu est mis en place pour freiner l’avancée de la mer qui est prête à lui prendre sa place. Lentement. Doucement. Elle prend son temps et guette le bon moment. Depuis la rupture de la flèche de Sangomar à la fin des années 1980, la dynamique du littoral a profondément changé. L’érosion s’est installée et, depuis, l’île voit progressivement disparaître une partie de ses terres. Sur certaines portions de la côte, les dégâts sont particulièrement visibles. Des palmiers, des arbres fruitiers et des pans de végétation gisent désormais sur le sable. Des infrastructures autrefois éloignées du rivage se retrouvent à proximité de l’eau. Des vestiges d’anciens aménagements témoignent eux aussi du recul de la côte. Le sergent Cheikh Guedj Sène, chef du poste de Dionewar de l’aire marine protégée de Sangomar, affirme que « certains endroits qui se trouvaient autrefois à plusieurs centaines de mètres de la mer n’en sont aujourd’hui séparés que de quelques dizaines », avant de préciser que « le phénomène est lent mais son empreinte est brutale ».
Il raconte encore le temps où l’on pouvait marcher de Djiffer jusqu’à Sangomar. Le paysage d’alors paraît aujourd’hui appartenir à une autre époque. La mer a ouvert une brèche, remodelé les espaces et redessiné les contours de l’île. Dans certaines zones, elle emporte chaque année plusieurs mètres de côte. Le lieutenant Mbacké Sy, adjoint au conservateur de l’aire marine protégée de Sangomar, affirme que « chaque année, on perd environ 12 mètres de plage ». Selon lui, « l’élévation du niveau de la mer contribue à cette avancée progressive de l’eau, qui entraîne la destruction de l’habitat et menace directement les populations ». Et ce ne sont pas seulement les maisons qui sont en danger. Même le cimetière est exposé. Un système de protection, composé de pneus et de bétons, a été mis en place pour que l’eau ne l’atteigne pas. Derrière le cordon littoral s’étendent la mangrove, les terres et les espaces qui font vivre les habitants. La salinisation gagne également les terres agricoles, réduisant les possibilités de cultiver comme autrefois. L’avancée de la mer ne s’explique toutefois pas uniquement par les phénomènes naturels. Le capitaine Cheikh Ahmadou Diallo, conservateur de l’Amp de Sangomar, explique que « les effets du changement climatique, notamment l’élévation du niveau de la mer et l’évolution des conditions météorologiques » font partie des facteurs à prendre en compte. Il ajoute qu’il faut également considérer « les activités humaines, notamment l’extraction du sable marin qui accentue l’érosion côtière ». Selon lui, « certains aménagements et certaines constructions sur le littoral peuvent également perturber la dynamique naturelle de la côte ».
Une île condamnée ?
Le changement du littoral touche ainsi les paysages, mais aussi les activités et les habitudes d’une population insulaire fortement liée à la mer. Dionewar reste pourtant une île de vie. Les pirogues continuent de circuler. La pêche demeure essentielle. La mangrove dessine ses méandres dans le delta. Les cocotiers résistent encore au vent. Dans cet environnement riche en biodiversité, l’aire marine protégée est la veilleuse de Sangomar. Elle surveille les ressources naturelles et les habitats. Selon son adjoint-conservateur, le lieutenant Mbacké Sy, elle est créée en 2014 et elle couvre plus de 87.000 hectares. Elle abrite des poissons, des oiseaux, des tortues marines, des dauphins et des lamantins. Mais même cette nature qui protège l’île semble aujourd’hui en difficulté.
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« La mangrove, souvent considérée comme un rempart naturel contre l’érosion, disparaît-elle aussi par endroits », assure le lieutenant Mbacké Sy. Sa disparition fragilise davantage certains espaces du littoral. Des campagnes de reboisement sont menées pour tenter de restaurer les espaces dégradés. Des habitants plantent, nettoient, surveillent. Des piquets et des ouvrages artisanaux sont installés pour retenir le sable. Des initiatives qui témoignent d’une volonté de ne pas rester les bras croisés face à l’avancée de l’eau. Le capitaine Cheikh Ahmadou Diallo explique que les populations « ont construit des digues et installé différents dispositifs pour tenter de retenir la mer ».
De leur côté, les agents de l’Amp ont expérimenté des solutions fondées sur la nature. « Entre 2022 et 2023, nous avons mis en place un dispositif constitué de piquets en bois d’eucalyptus sur une longueur d’environ 20 mètres à partir du trait de côte », explique le conservateur. Le principe était de retenir le sable et de favoriser la reconstitution de la plage. « Les piquets devaient également casser la force des vagues afin qu’elles ne frappent pas directement le rivage avec toute leur puissance », précise le capitaine Cheikh Ahmadou Diallo. Mais cette expérience n’a pas permis de stopper l’érosion. « Malheureusement, compte tenu de la force de la houle et de la nature du terrain ici, le dispositif n’a pas fonctionné comme nous l’espérions. La mer n’a pas cessé d’avancer », reconnaît-il. L’ampleur du phénomène dépasse ces efforts.
La houle
La mangrove constitue désormais l’une des pistes privilégiées pour tenter de protéger le littoral. Le capitaine Cheikh Ahmadou Diallo indique que « le reboisement fait partie des solutions » et précise : « Cette année, nous avons un objectif de reboisement qui peut aller jusqu’à 20 hectares. Un protocole est également en cours pour restaurer 15 hectares de mangrove. » Le lieutenant Mbacké Sy rappelle que « la mangrove joue un rôle important dans la protection du littoral, car elle contribue à stabiliser les sols et constitue également une ressource pour les populations ». Pour lui, « sa conservation doit donc être pensée avec les communautés ».
Et les populations participent notamment à travers les comités de gestion et jouent un rôle essentiel dans la surveillance de l’espace. Là où un agent ne peut pas être présent, elles peuvent servir de relais. Cette collaboration n’est toutefois pas toujours facile. Dans une communauté où tout le monde se connaît et où les liens familiaux sont forts, dénoncer une infraction peut s’avérer délicat. « Quelqu’un peut hésiter à dénoncer un proche ou un membre de son village », reconnaît le lieutenant Mbacké Sy. Une situation qui peut compliquer le travail des agents. À ces difficultés s’ajoute celle des moyens. L’Amp dispose d’un budget annuel de fonctionnement destiné notamment à l’achat de carburant, à l’entretien des véhicules et à la réparation des embarcations utilisées pour les patrouilles. Mais ces ressources restent largement en dessous des besoins.
La mer, à son rythme, continue d’avancer. Dans ce paysage qui conserve encore toute la beauté du delta du Saloum, une question devient de plus en plus difficile à éviter : combien de temps Dionewar pourra-t-elle encore tenir face à la mer ? Le lieutenant Mbacké Sy estime que c’est difficile de le prévoir.
Texte : Yaya SOW
Photo : Mamadou Laye DIÈYE

