Plus qu’un simple point d’eau, le marigot de Simal, dans la commune de Fimela (Fatick), soigne, protège, ouvre les portes du bonheur… Ainsi, depuis une éternité, le site reçoit des personnes dont le nombre a fortement augmenté avec le temps. Le puisage de l’eau ainsi que la pratique du bain mystique constituent deux étapes marquantes de ce rituel qui attire personnalités politiques, religieuses, bref toutes les couches de la société. Ainsi, parler du marigot de Simal, c’est plonger dans un monde de mystères qui prouve la puissance mystique du peuple sérère.
FATICK – On aurait cru vivre un brasier céleste, tellement la canicule est forte sur le chemin de Simal, un village de la commune de Fimela, dans le département de Fatick. Depuis son zénith, le soleil projette ses rayons brûlants sur le globe. Aucun bruit. Pas un seul souffle de vent. Encore moins, un mouvement d’hommes. À cette heure infernale du jour, la route Fimela-Simal semble abandonnée à elle-même. Un pont en décrépitude préoccupante relie ses deux localités distantes d’environ 2 kilomètres. À moto, le trajet est express. Néanmoins, tenant compte de la vétusté du dispositif de franchissement, on arrive à destination plus tard que prévu. Le voyage peut tout aussi se faire à pied. D’ailleurs, pour la plupart du temps, les élèves de Simal rejoignent à la marche leur établissement situé à Fimela. De prime abord, Simal offre une vue écologique somptueuse avec une mangrove dense et verdoyante le long de la plage. En cette période d’hivernage, les crues sont très fréquentes. Du coup, le bras de mer gagne en volume et remonte à la surface.
Ainsi, de loin, le village apparaît comme bâti sur l’eau du fait de la cohabitation côte-à-côte de la plage et des premières maisons. Aux portes de ce village traditionnel sérère, le silence semble s’entêter. Le marigot thérapeutique Comme à l’heure de la sieste, les habitants se sont recroquevillés dans les maisons, laissant planer une grande quiétude dehors. Une autre raison vient également renforcer cette solitude : les travaux champêtres. La ruée vers les champs a aussi créé un grand vide dans ce village bourré de fromagers. D’où sa dénomination de « Simal Poudaay » (expression sérère qui évoque la présence nombreuse de fromagers à Simal). Ces arbres géants séculaires constituent l’une des attractions du village. Certains d’entre eux, établis le long de la plage, créent un ombrage rafraîchissant à la population. Ce village ancré dans la tradition reçoit en permanence des personnes venues d’horizons différents. C’est ici que se trouve le célèbre marigot de Simal, un point d’eau qui a toute son histoire mais surtout toute son utilité. Au vu de son positionnement, le célèbre marigot de Simal a tout ce qui a de merveilleux. Malgré sa proximité extrême avec la mer, le site garde intact son goût. Ce, depuis des temps antiques qui échappent à la mémoire humaine. Sa tranquillité légendaire rappelle la fameuse sagesse qui voudrait qu’on se méfie de l’eau qui dort.
Le soleil a fini d’atteindre son point culminant. La chaleur s’intensifie et le besoin d’une ombre fraîche se fait sentir davantage. En ce moment de la journée, aucune présence humaine n’est signalée au niveau du marigot silencieux. Toutefois, de curieux hérons cendrés viennent se poser à ses abords. Très prudents, ces oiseaux qui semblent prendre une bouffée d’air ne tardent pas à déployer leurs ailes pour fuir tout danger perceptible. Dans le petit buisson autour du point d’eau sacré, du bruit étrange se fait sentir de temps en temps. Des petits reptiles qui se déplacent en cachette ? Des grenouilles qui se sauvent ? Difficile de déceler ces petits turbulents qui gâchent la tranquillité du marigot, réservoir d’une histoire au goût surnaturel. Situé sur la rive du bras de mer, le site se dérobe dans un bas fond, entre deux fromagers géants. Plus qu’un simple marigot, ce point d’eau rend un service mystérieux, mais majestueux à la fois. C’est là qu’on puise de l’eau pour laver différentes sortes de pathologies. Mais également pour purifier les corps de toutes pratiques fâcheuses comme l’envoûtement, les mauvaises langues… Ainsi, aussi étonnant que cela puisse paraître, le célèbre marigot ne tarit jamais, quelle que soit l’intensité des sollicitations à longueur d’année.
Toutefois, pour préserver l’hygiène et la propreté du site, il faudra périodiquement changer le contenu. Un vieil homme, âgé sans doute de plus de 80 ans, a apporté des éclairages par rapport à cette évacuation de l’eau antérieure du marigot. Sagement assis sur sa chaise pliable, Ousmane Faye s’apprête à prendre son repas de midi. Sous l’effet de la canicule, l’octogénaire se met dans un maillot de corps blanc plus ou moins vieilli. Sur sa tête, poussent naturellement des cheveux blancs. De la même manière, il laisse pousser une moustache et une barbe complètement blanches dignes d’un homme sage. M. Faye est une bibliothèque vivante qui garde encore un pan d’histoire du marigot sacré. Pendant plusieurs années, il a purifié et soigné d’innombrables personnes. Atteint par la réalité de l’âge, il a récemment passé le témoin à la nouvelle génération. Mais, le vieil homme veille toujours sur le lieu sacré. D’après lui, le nettoyage du site, qui se fait à l’approche de l’hivernage, peut prendre jusqu’à trois jours. Toutefois, c’est un travail très subtil qui n’est pas donné à tous. Gorgui Sarr, à qui le vieux a passé le témoin, il y a un peu plus de quatre ans, a apporté des précisions sur la personne apte à mettre les pieds dans le point d’eau béni. «
Ce sont uniquement des femmes qui entrent dans le marigot pour évacuer l’eau et la nettoyer. Mais, il faut qu’elles soient obligatoirement initiées. On n’ose pas entrer dans les semailles sans pour autant évacuer l’eau du marigot du précédent hivernage », fait savoir Gorgui Sarr, un homme robuste et plein d’énergie. Le travail de purification suit un circuit reliant le site et un autre endroit encore mystérieux. Autrement dit, le purificateur utilise l’eau du marigot mais le bain mystique se fait ailleurs, sous un baobab qui se tient à une bonne distance. Là se retrouvent plusieurs centaines de personnes, de toute appartenance ethnique, de tout horizon, pour le lavage rituel. D’après le vieux purificateur, l’exercice du bain mystique se fait du lundi au jeudi, dès l’aube à des heures tardives allant le plus souvent jusqu’à 2h. Le sacrifice appliqué ? Que d’étrangeté ! Toute une démonstration rituelle précède le bain, en témoigne le récit du vieux Ousmane Faye. « La personne qui veut se faire soigner ou purifier achète d’abord un coq rouge que nous allons masser sur son corps. Quelques instants après, l’animal meurt. Puis, on l’égorge, décapite les pattes, ouvre le ventre, enlève les intestins. C’est à travers ces intestins pris du coq qu’on détecte le problème qui touche la personne. C’est, en quelque sorte, le miroir qui reflète tout ce qui est arrivé à la personne », explique le vieil homme.
Comme c’est le cas dans toute autre société conservatrice, il n’est pas question de dévoiler la quintessence de sa culture. C’est pourquoi M. Faye a été trop avare en paroles. « Tout ce que je peux dire, c’est que nous recevons toutes sortes de malades et tant d’autres personnes qui viennent pour d’autres raisons. On reçoit même des Blancs ici. Mieux, des gens descendent à l’aéroport et viennent directement ici avant de faire quoi que ce soit », renseigne la personne du troisième âge. L’affluence est énorme à Simal durant la période de purification. Selon les chiffres du vieux Ousmane Faye, c’est plus de cent personnes qui fréquentent les lieux durant les jours ouvrables, du lundi au jeudi. Confirmant le vieil homme, son successeur, Gorgui Sarr estime avoir récemment lavé cent soixante-quatorze personnes. Mais, à l’en croire, ce nombre est totalement en deçà du pic qui atteint souvent plusieurs centaines. Le baobab sous lequel se fait le lavage mystique daterait des années 1800, selon les estimations de Gorgui.
D’après lui, un chasseur du nom de Gana Faye aurait occupé cette place il y a plus de 200 ans. Pour une bonne organisation du bain, des tickets sont remis aux candidats qui passent à tour de rôle. C’est un travail herculéen au vu des efforts physiques considérables fournis par le laveur et ses bras droits. M. Sarr en sait quelque chose. La force attirante d’un liquide hors du commun « À la fin de la séance, je suis épuisé. Ce n’est pas évident de prendre en charge autant de personnes », souffle-t-il. Au-delà de cette énergie, le puisage de l’eau au marigot et son transport vers le baobab mystique sont tout aussi sacerdotaux. D’abord, la tradition exige que ceux qui puisent l’eau soient des mineurs (garçons comme filles) qui gardent leur virginité. Au moment du puisage du liquide mystique, un adulte peut accompagner l’enfant mais sans jamais entrer dans le marigot. Il a toutefois la possibilité d’aider à faire monter les réservoirs sur la charrette. Arrivés au baobab, ils remplissent les tonneaux et les bidons disposés sur place. Ce liquide très précieux remédie à beaucoup de réalités néfastes. Envoûtement, mauvaises langues, mauvais œil, pathologies sont autant de soucis qui se soignent dans ce village.
Au-delà de soigner des maladies, le marigot sacré de Simal bénit et apporte du bonheur, si on s’en tient aux témoignages des responsables du site : « Des autorités politiques et même des guides religieux viennent discrètement ici, prennent leur bain et repartent tranquillement ». Le lavage mystique est si précieux que toute prise d’images est formellement interdite. En plus de la guérison et de la protection, ce rituel ouvre aussi la porte aux performances. Il est tout aussi très prisé par les lutteurs. Ils sont nombreux à s’y rendre pour préparer leur saison. Bref, à en croire les responsables, ce sont pratiquement toutes les couches sociales qui fréquentent le lieu sacré. Aujourd’hui, malgré la domination et l’influence de la modernité, le rituel du bain mystique de Simal continue de survivre et attire à chaque fois un nombre croissant de personnes.
Par El hadji Fodé SARR (Correspondant)

