Chercheur principal au Bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel de l’Institut d’études de sécurité (Iss), un think tank basé en Afrique du Sud, Paulin Maurice Toupane est diplômé du Centre des hautes études de défense et de sécurité (Cheds). Il analyse, dans cet entretien, les ressorts de l’instabilité chronique de la Guinée-Bissau.
En Guinée-Bissau, la junte au pouvoir a annoncé la libération des personnes détenues après les élections générales du 23 novembre 2025 et il y a aussi le départ du candidat Fernando Da Costa de la résidence de l’ambassade du Nigeria suite à la méditation sénégalaise sous l’égide de la Cedeao. Quel est votre regard par rapport à ces derniers développements ?
Il convient de rappeler que ces personnes avaient été arrêtées à la suite du coup d’État militaire du 26 novembre 2025 survenu au moment où la Commission nationale électorale (Cne) s’apprêtait à publier les résultats des élections générales tenues trois jours avant. Le haut commandement militaire, qui a alors pris le pouvoir, a suspendu les institutions, interdit les manifestations politiques et procédé à l’arrestation de plusieurs personnalités politiques, dont Domingos Simões Pereira, président du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (Paigc) qui avait été exclu du processus électoral. De son côté, Fernando Dias, candidat revendiquant sa victoire dès le premier tour de l’élection présidentielle face à Umaro Sissoco Embaló, avait trouvé refuge à l’ambassade du Nigeria pour des raisons de sécurité. Ces arrestations visaient à briser la dynamique de mobilisation populaire autour du candidat Dias et qui aurait pu déboucher sur une contestation citoyenne susceptible de remettre en cause ce coup d’État et, par conséquent, l’accès au pouvoir des militaires. Si la libération de Pereira et la sortie sécurisée de Dias —obtenues notamment grâce à la médiation du Sénégal et aux pressions exercées par la Cedeao— peuvent être interprétées comme un geste d’apaisement de la part de la junte destiné à réduire les tensions avec la communauté internationale et régionale, elles n’ont pas encore permis d’enclencher une nouvelle dynamique sur le plan national. Ce geste demeure, en effet, limité et conditionné : Pereira reste assigné à résidence et Dias demeure interdit de manifestations politiques. Il paraît donc peu probable que ces acteurs acceptent, à ce stade, de participer au processus politique que la junte entend mettre en place dans le cadre de la transition.
Longtemps parti dominateur de la vie politique de la Guinée-Bissau, le Paigc détient-il la même force qu’auparavant ?
Acteur central de la lutte pour l’indépendance en Guinée-Bissau, le Paigc s’est historiquement imposé comme la force politique dominante du pays. Depuis l’indépendance, en 1973, quatre des six présidents de la République sont issus de ce parti. Par ailleurs, depuis l’ouverture démocratique, en 1994, le parti a remporté six des sept élections législatives organisées, y compris les plus récentes, à savoir celles de 2019 et de 2023. Cependant, cette hégémonie s’est fragilisée à partir de 2014, causée particulièrement par de profondes rivalités internes. La crise de leadership opposant le président d’alors, José Mário Vaz, soutenu par un groupe de 15 députés, à Domingos Simões Pereira, élu à la tête du parti lors du congrès de Cacheu, en février 2014, a révélé des fractures structurelles au sein du Paigc. Ces tensions ont abouti à une recomposition du paysage politique avec la scission menée par un groupe de 15 députés dissidents et donnant naissance, en 2018, au Movimento para alternância aemocrática (Madem-G15) dirigé par Braima Camará. Ce nouveau parti a soutenu la candidature d’Umaro Sissoco Embaló lors de l’élection présidentielle de 2019 remportée par ce dernier au second tour face au président du Paigc, Domingos Simões Pereira. Après la perte du pouvoir politique consécutive à l’accession d’Embaló à la magistrature suprême, les divisions internes se sont accentuées : certains dirigeants ont pris le chemin de l’exil et le leadership de Pereira a été contesté par ses adversaires dont certains auraient bénéficié du soutien de régime d’Embaló. Ainsi, les fractures internes ont non seulement affaibli l’unité organisationnelle du Paigc, mais également favorisé l’émergence d’une alternative politique capable de conquérir la magistrature suprême.
Cependant, malgré ces différents épisodes de crises, qui traduisent, en réalité, une lutte pour le contrôle de l’appareil partisan et celui d’État, le Paigc a su développer une capacité de résilience qui lui a permis de rester un acteur incontournable de la vie politique. Son soutien au candidat Fernando Dias, lors de la présidentielle du 23 novembre 2025, a été une manœuvre de survie qui lui a permis de remobiliser ses militants et de peser sur l’issue du scrutin. Dans un contexte politique marqué par la fragilisation d’autres formations politiques majeures, telles que le Parti de la rénovation sociale (Prs) et le Madem-G15, le Paigc demeure le mieux structuré et le plus en position dans la perspective de prochaines élections censées matérialiser le retour à la normalité constitutionnelle. Son prochain congrès, prévu au dernier trimestre de 2026, apparaît, dans ce sens, décisif pour confirmer son ancrage sociologique et sa capacité à structurer durablement le champ politique en Guinée-Bissau.
L’armée a longtemps joué les grands rôles en Guinée-Bissau. Est-il possible de réduire son influence dans les affaires publiques et politiques ?
L’héritage de la lutte armée menée par le Paigc a contribué, après l’indépendance, à conférer à l’armée un rôle politique de premier plan, alimentant la perception de sa légitimité à intervenir dans la vie politique nationale. Cette configuration historique permet, en partie, de comprendre la récurrence de ses interventions dans la sphère politique, souvent en interaction avec certains acteurs politiques. L’un des arguments avancés par les militaires ayant pris le pouvoir le 26 novembre 2025 s’inscrit d’ailleurs dans cette logique d’arbitre de la vie politique. Les dirigeants de la junte ont affirmé agir pour prévenir un complot qui aurait été fomenté par des responsables politiques non identifiés, supposément liés à des réseaux de trafic de drogue et engagés dans une entreprise de déstabilisation du pays. Toutefois, au-delà des justifications invoquées, les interventions militaires répondent aussi à des logiques de préservation d’intérêts institutionnels, individuels ou de certaines factions de l’armée, qu’il s’agisse de la gestion d’intérêts pécuniaires, ceux liés à la carrière ou au trafic de drogue devenu l’un des défis majeurs du processus de stabilisation du pays. Le développement de cette activité illicite a généré une économie criminelle qui a déstructuré l’appareil sécuritaire et renforcé son influence sur la vie sociopolitique en Guinée-Bissau.
La réduction de l’influence de l’armée dans les affaires publiques apparaît ainsi comme un enjeu structurel débattu depuis plus de trois décennies. Les réponses ont principalement pris la forme de programmes de Réforme du secteur de la défense et de la sécurité (Rsds), dont les résultats sont demeurés limités en raison notamment d’un déficit d’appropriation nationale, de contraintes financières et d’un contexte politique instable. Dans le contexte actuel, initier les discussions sur la réforme de l’armée permettrait de relancer le dialogue citoyen sur la Rsds et la place de l’armée dans la vie politique en Guinée-Bissau. La Cedeao, engagée en Guinée-Bissau dans des efforts de stabilisation depuis 2012, devrait inclure la relance de cette réforme dans ses discussions avec la junte. Cependant, la réduction durable de l’influence militaire dans la sphère politique ne dépend pas uniquement de la Rsds, mais aussi d’un renforcement des institutions civiles, de la consolidation de l’État de droit et de la restauration de la confiance entre les acteurs politiques, sécuritaires et les citoyens.
Que faut-il faire pour que la Guinée-Bissau puisse sortir de ce cycle d’instabilité ?
Après plus de cinq décennies d’indépendance, la Guinée-Bissau continue de souffrir de crises politiques récurrentes. Les acteurs politiques et militaires semblent incapables de mesurer la gravité de la situation ; les ambitions personnelles et partisanes ayant toujours primé sur l’intérêt collectif. Les acteurs internationaux, impliqués dans les différents processus de stabilisation du pays depuis 1998, éprouvent une certaine lassitude. Afin d’éviter une crise plus violente, dont les signaux sont déjà perceptibles, trois options à court, moyen et long terme peuvent être envisagées. À court terme, la Cedeao, avec le soutien de l’Union africaine, devrait imposer la mise en place d’un gouvernement d’union nationale avec une feuille de route consensuelle. Cela impliquerait pour la junte de lever les mesures restrictives à l’encontre des leaders politiques et de leurs partis politiques, ainsi que celles prises contre les organisations de la société civile et la presse. À moyen terme, la Cedeao devrait accompagner le gouvernement d’union nationale dans la préparation du retour à la normalité constitutionnelle, qui passe nécessairement par l’organisation d’élections générales. Pour éviter tout dépassement de la période de transition retenue, l’organisation régionale devrait veiller au respect strict de la feuille de route adoptée en prévoyant, si nécessaire, des sanctions avec le soutien des partenaires internationaux engagés en Guinée-Bissau.
La crise que traverse actuellement la Guinée-Bissau va au-delà des querelles politiques. Elle reflète la fragilité des institutions et la nécessité de réformes structurelles. Afin d’insérer le pays dans une perspective de stabilité à long terme, il faudrait envisager la mise en œuvre de réformes institutionnelles, telles que celles prévues dans l’Accord de Conakry de 2016 signé par les acteurs politiques sous l’égide de la Cedeao. Cet accord avait prévu comme réformes la révision de la Constitution ; la réforme du secteur de la défense et de la sécurité ; la réforme du secteur de la justice ; la réforme du Code électoral ainsi que la réforme de la loi-cadre sur les partis politiques. Si elles sont appliquées, ces réformes pourraient contribuer à sortir la Guinée-Bissau de son cycle d’instabilité chronique.
Entretien réalisé par Oumar NDIAYE


