Du 15 au 16 février derniers, le chef de la junte du Niger, le général Abdourahmane Tiani, a été en voyage en Algérie, 10 mois après l’épisode du drone malien abattu en territoire algérien. Par solidarité, le Niger avait rappelé son ambassadeur à Alger, de même que le Mali et le Burkina Faso, tous membres de l’Alliance des États Sahel (Aes). Ayant travaillé dans beaucoup médias panafricains, le Dr SeddikAbba, journaliste nigérien et expert des questions sécuritaires au Sahel,décrypte, dans cet entretien, la normalisation des relations entreNiamey et Alger.
Entretien réalisé par Oumar NDIAYE
En avril 2025, vous affirmiez, dans nos colonnes, que l’Algérie et le Niger vont essayer de se retrouver après l’épisode du drone malien. Avec la visite du président Tiani à Alger, peut-on dire que les divergences entre les deux pays sont aplanies ?
La visite du président Abdourahmane Tiani à Alger marque la reprise des relations multiformes entre le Niger et l’Algérie sur le plan sécuritaire, diplomatique et économique. Ce voyage consacre la normalisation. En réalité, les relations n’ont jamais été rompues entre le Niger et l’Algérie,malgré la crise. Même la parenthèsequ’il y a eu dans les relations venait de la décision du Niger de se solidariser avec le Mali lors de la crise suite à la destruction d’un drone malien par l’Algérie. Le Niger avait fait acte de solidarité au titre de l’Alliance des États du Sahel en signant la déclaration commune et en rappelant son ambassadeur à Alger. L’Algérie a fait la même chose. Mais, même pendant cette période, les échanges n’ont pas été interrompus à un niveau inférieur. Le Niger a fait la déclaration pour rappelerson ambassadeur. Mais, ni le Niger nile Burkina n’ont fermé leur espace aérien avec l’Algérie puisque le Niger comme le Mali sont frontaliers de l’Algérie.
Du coup, Air Algérie a continué à venir à Niamey et à faire la liaison avec Alger. Les relations se sont poursuivies. Avec cette actualisation, les rapports entre les deux pays sont normalisés. Nous ne pouvons pas dire qu’il n’y a plus de dossier qui fâche entre les deux pays. Il y a la gestion des flux migratoires qui n’a pas été évoquée, mais sur laquelle la commission mixte entre le Niger et l’Algérie, qui va se réunir au mois de juin, va sans doute aborder, y compris les points litigieux. Mais, pour l’instant, les questions importantes ont pu être abordées. À ce stade, les deux pays sont d’accord pour avancer sur leur agenda de coopération.
Cette visite du président Tiani ne montre-t-elle pas que, dans l’Aes, les intérêts nationaux vont primer sur les autres considérations ?
Chaque pays a ses intérêts propres au sein de l’Alliance des États du Sahel. C’est comme dans l’Union européenne. Dans toutes les unions, il y a les intérêts communs, qui sont importants. Toutefois, après les intérêts communs, il y a aussi des intérêts spécifiques à chaque État. Il n’est pas étonnant que les pays de l’Aes aient, en plus desrelations communes, des intérêts spécifiques. Le Mali a plus d’intérêt de coopération avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire que le Niger n’en a avec ces deux pays. Le Niger a plus de relations d’intérêt économique et politique avec le Nigeria que le Mali n’en a avec le Niger. Il y a cette possibilité que des pays aient à l’intérieur d’une même alliance des intérêts spécifiques. Mais,cela ne remet pas en cause le dénominateur commun qui est ici la construction d’une architecture de paix et de sécurité commune, l’affirmation de la souveraineté. Toute la doctrine de l’Aes n’a pas été remise en cause par le rapprochement entre le Niger et l’Algérie. Je suis convaincu que cerapprochement algéro-nigérien va profiter à l’Aes, à la réconciliation entre le Mali et l’Algérie. L’Aes a tout intérêt à avoir de bonnes relations avec un pays comme l’Algérie parce que c’est un État qui a un savoir-faire, qui est une puissance militaire. Avec tout cela, le rapprochement entre le Niger et l’Algérie ne va pas se faire au détriment du Mali.
L’Algérie et le Maroc sont en train d’exporter leurs divergences au Sahel avec, pour chaque pays, la volonté d’avoir de l’influence dans cette région. Cela n’est-il pas préjudiciable pour la recherche de solutions dans cette zone ?
C’est connu. Quand l’Algérie est présente, le Maroc n’est pas loin et vice versa. Ce sont des rivalités entre deux puissances régionales africaines. Il faut que les pays africains le comprennent. Ce n’est pas le Maroc ou l’Algérie. C’est le Maroc et l’Algérie. Le Maroc a fait une offre aux pays de l’Aes avec l’accès à la façade atlantique pour les désenclaver, leur permettre d’accéder à la mer, d’exporter et d’importer. L’enclavement pèse très lourd pour ces pays de l’Aes. L’Algérie a fait une offre différente. Pour moi, l’offre marocaine ne remet pas en cause la coopération avec l’Algérie et vice versa. S’il y a une compétition entre ces deux pays, c’est aux États africains de s’organiser pour mieux profiter et éviter cette approche manichéenne en disant : c’est le Maroc ou l’Algérie. Non, il est possible de coopérer avec le Maroc et l’Algérie en même temps. Chacun avec sa valeur ajoutée, chacun avec sa spécificité. Les Marocains ont une expertise mondialement reconnue dans la construction du système bancaire, des services financiers, etc. Ce que les Algériens n’ont pas. Cependant, ces derniers ont une capacité financière du fait de leur richesse pétrolière que les Marocains n’ont pas. Nous devons éviter d’être enfermés dans un schéma où c’est eux ou c’est nous. Non, c’est eux et c’est vous à la fois. Il faut que certains pays africains comprennent que leur intérêt, ce n’est pas de dire que si on fait la coopération avec le Maroc, on ne coopère pas avec l’Algérie. L’Algérie et le Maroc ont des coopérations avec les États-Unis.
Les deux pays ont des coopérations avec l’Union européenne. Mais, pourquoi quand il s’agit d’un pays africain on va dire non : ou vous coopérez avec l’Algérie ou vous coopérez avec le Maroc ? Non, l’option, c’est : on coopère avec le Maroc et on coopère avec l’Algérie en même temps. La diplomatie du Niger, de façon permanente depuis le président HamaniDiori, a toujours été une coopération avec ces deux pays. Le Niger a toujours eu une coopération soutenue avec son voisin algérien sans remettre en cause ses relations spécifiques avec le Royaume chérifien.


