Doctorante en Relations internationales à l’École normale supérieure de Pise, en Italie, Sofia Scialoja effectue de fréquents séjours de recherche en Afrique du Sud dans le cadre de sa thèse intitulée « Les agencéités africaines à l’ère multipolaire : étude comparative de la politique étrangère de l’Éthiopie, du Sénégal et de l’Afrique du Sud ». Elle revient, dans cet entretien, sur la nouvelle vague de xénophobie dont sont victimes les étrangers africains dans ce pays.
Comment analysez-vous la récurrence des attaques contre les étrangers en Afrique du Sud ?
Les attaques xénophobes en Afrique du Sud ne sont malheureusement pas un phénomène nouveau. Déjà en 2008, les violences contre les migrants avaient pris une ampleur nationale : une vague d’émeutes avait fait plus de 60 morts et des dizaines de milliers de déplacés. Depuis, le pays connaît des épisodes récurrents de violences, notamment en 2015, en 2019, puis à nouveau ces dernières années et très intensément en 2026.
Ce qui est, en revanche, relativement nouveau aujourd’hui, c’est le degré de coordination observé. Une grande partie des mobilisations de ces derniers mois a été organisée par le mouvement « March and March », qui est parvenu à structurer la contestation de manière particulièrement efficace, au point d’imposer une sorte de « deadline » informelle au gouvernement sud-africain pour expulser les migrants en situation irrégulière. Le mouvement ne s’est pas limité à des manifestations : il a également organisé des blocages de cliniques et d’hôpitaux, des contrôles d’identité informels et des campagnes visant à exclure les étrangers de certains services publics.
Comme toutes les violences xénophobes, en Afrique du Sud comme ailleurs, il me semble qu’elles doivent être comprises avant tout comme l’instrumentalisation de problèmes sociaux bien réels, dont les étrangers deviennent les boucs émissaires sans en être nécessairement la cause principale. Dans le cas sud-africain, le facteur central est le chômage structurel, qui reste l’un des plus élevés au monde. À cela s’ajoutent d’autres problèmes —la criminalité, le trafic de drogue ou encore la pression sur les services publics— qui sont fréquemment attribués aux migrants de manière largement arbitraire et dans un discours très populiste.
Les autorités étatiques sud-africaines semblent ne pas être en mesure de trouver des solutions face à cette situation. Cela ne traduit-il pas un échec de leur part ?
De manière générale, la réponse à un phénomène de ce type n’est manifestement pas « une politique migratoire », mais avant tout des politiques visant à créer des emplois et à améliorer le système économique et social du pays. Plus fondamentalement, je ne pense pas qu’il puisse exister une véritable « solution » à un quelconque « problème migratoire », dans la mesure où les migrations ont toujours existé dans l’histoire de l’humanité et font, en quelque sorte, partie de la nature même des sociétés. Cela dit, il existe effectivement des difficultés liées à la gestion des frontières, notamment en raison de la corruption qui touche certains postes douaniers et services d’immigration ; ce qui complique le contrôle des flux migratoires. Quant au gouvernement, il est régulièrement critiqué pour sa mauvaise gestion économique et son incapacité à relancer la croissance. Face aux récentes mobilisations xénophobes, il a officiellement condamné les menaces et les violences visant les ressortissants étrangers, même s’il ne peut évidemment pas condamner ou réprimer les manifestations qui ont le droit d’exister. Dans les faits, cependant, il a semblé se plier, au moins en partie, à la « deadline » informelle imposée par une organisation civique qui ne dispose pourtant d’aucune légitimité institutionnelle pour dicter un tel agenda. Dans ce contexte, les autorités ont intensifié les expulsions de migrants en situation irrégulière ainsi que les contrôles de police, contribuant, de fait, à renforcer le climat de peur parmi les ressortissants étrangers présents sur le territoire sud-africain. Cette réaction peut également être interprétée comme une tentative de l’Anc (African national congress) de séduire une partie de son électorat, notamment les électeurs les plus hostiles à la présence de migrants, à un moment où le parti connaît un recul électoral inédit depuis la fin de l’apartheid et en vue des élections municipales de novembre.
L’Afrique du Sud est un pays très présent sur la scène internationale. Ces fréquentes attaques contre les étrangers ne portent-elles pas atteinte à l’image que ce pays veut projeter à l’international ?
La xénophobie –qui peut être qualifiée d’ « afrophobie »– constitue sans doute l’un des principaux talons d’Achille du pays, si ce n’est le principal. Elle est profondément contradictoire avec les fondements identitaires de l’Afrique du Sud post-apartheid, comme l’idéal de la Rainbow Nation, qui s’inscrit dans une vision panafricaniste développée par Mandela et Thabo Mbeki. Ce dernier est d’ailleurs le principal promoteur de la « Renaissance africaine » du début des années 2000 (à côté d’Abdoulaye Wade). Si cette ambition panafricaniste s’est progressivement affaiblie, notamment à partir de la présidence Zuma, elle demeure au cœur du discours officiel sud-africain et continue de structurer, du moins au niveau rhétorique, nombre de ses positions et initiatives de politique étrangère.
Par ailleurs, beaucoup des pays dont sont originaires, aujourd’hui, les migrants pris pour cible –Mozambique, Zimbabwe, Zambie ou encore Malawi– sont précisément ceux qui ont accueilli, soutenu et combattu aux côtés de l’Anc durant la lutte contre l’apartheid. En ce sens, la mémoire et le sentiment de gratitude envers ces pays semblent s’être largement estompés au fil des générations.
Il s’agit donc d’un sérieux problème d’image pour l’Afrique du Sud sur le continent africain, en particulier vis-à-vis de ses voisins, mais pas uniquement. Sur le plan concret, des tensions diplomatiques commencent déjà à émerger, comme l’illustrent les frictions récentes avec le Ghana. Plus largement, on voit se développer, surtout sur les réseaux sociaux, un sentiment anti-sud-africain à l’échelle continentale où l’Afrique du Sud est de plus en plus perçue comme ayant « trahi » les idéaux de solidarité africaine.
Entretien réalisé par Oumar NDIAYE


