On pouvait espérer mieux comme cadeau de Noël. Les récentes décisions de l’administration Trump, en particulier l’imposition de nouvelles restrictions de voyage aux Sénégalais, risquent d’altérer, au sein de l’opinion publique au fait de ce changement de doctrine, l’image d’un vieil allié du Sénégal.
Le gouvernement américain a, en effet, opéré une réorientation stratégique de ses priorités diplomatiques et sécuritaires. Cette politique se traduit par le retrait de 13 ambassadeurs en Afrique dont celui en poste au Sénégal, sur les 29 rappelés à l’échelle mondiale, ainsi que par un renforcement significatif des conditions d’accès au territoire américain pour de nombreux États du continent, d’après des informations de l’Associated Press et de la Maison-Blanche.
Cette double action – réduction du réseau diplomatique et restrictions d’entrée – place l’Afrique en première ligne. Les postes concernés par les rappels se situent notamment au Burundi, Cameroun, Niger, Nigeria, Sénégal et Rwanda, entre autres.
Historiquement, le Sénégal a été un partenaire privilégié des États-Unis en Afrique de l’Ouest. Ces décisions peuvent être interprétées comme un désengagement, un manque de considération et un affaiblissement du dialogue bilatéral. Cela envoie un signal négatif aux élites politiques, diplomatiques et intellectuelles sénégalaises, qui y voient une rupture avec la tradition de partenariat.
Le durcissement des restrictions migratoires, plaçant le Sénégal sur une liste de pays soumis à des « restrictions partielles », est perçu comme une mesure injuste et stigmatisante. Elle touche une population aux liens historiques et familiaux forts avec la diaspora aux États-Unis, et une classe d’affaires et d’intellectuels très mobiles.
L’argument sécuritaire avancé par Washington (« faiblesse des systèmes d’état civil », « taux élevés de dépassement de visas ») peut être jugé excessif et inadapté au contexte sénégalais. On peut y voir la prédominance d’une logique électorale intérieure américaine (« America First »), au détriment des relations avec un allié de longue date, remettant en cause les indéniables acquis les années de coopération positive.
Qu’il est loin le temps des « Peace corps » intégrés dans nos familles, de l’appui de l’Usaid dans la santé et l’éducation. C’était la généreuse Amérique, celle qui a libéré l’Europe (avec les Russes) du nazisme, gagné la guerre du Pacifique et chapeauté la création, en 1945, de l’Onu pour faire régner la paix dans le monde.
L’audience accordée par Donald Trump à cinq dirigeants de pays africains situés sur la façade Atlantique, dont le Président Bassirou Diomaye Faye, avait pourtant laissé croire qu’un nouveau partenariat était envisageable. Las.
C’est qu’en interne, le flamboyant vainqueur de Kamala Harris a des soucis alors que les élections de mi-mandat pour renouveler la Chambre des représentants et le tiers du Sénat arrivent à grands pas. Or, selon plusieurs médias (Reuters, Bloomberg, Politico), l’économie est devenue le point faible potentiel de la campagne républicaine.
Après une période de forte croissance post-relance, les indicateurs commencent à montrer des signes de ralentissement. L’inflation, bien que freinée par rapport aux pics des années précédentes, reste une préoccupation majeure des électeurs, rongeant leur pouvoir d’achat.
La hausse des taux d’intérêt de la Réserve fédérale, destinée à combattre cette inflation, commence à peser sur le crédit immobilier et la consommation. Les démocrates, en campagne, accusent les politiques fiscales et commerciales de l’administration Trump d’avoir exacerbé les déficits et contribué aux pressions sur les prix.
Ils tentent de recentrer le débat sur l’économie, espérant que les inquiétudes financières des ménages l’emporteront sur les thèmes culturels et sécuritaires traditionnellement portés par les républicains.
On peut donc bien percevoir un calcul derrière ces restrictions. Mais on savait déjà ce que pense le locataire de la Maison-Blanche des pays africains.
Dans tous les cas, en choisissant de refermer la porte sans ménagement, Washington donne le sentiment de tourner le dos à une relation qu’il disait pourtant stratégique.
Paradoxalement, ce revirement de la politique Us à l’encontre de nos pays donne du grain à moudre à la tendance souverainiste au Sénégal. Ne plus espérer grand-chose d’autrui et compter d’abord sur ses propres forces et ensuite sur son potentiel.
Le temps est au repli. La réflexion du général de Gaulle, contradicteur de légende des Usa, s’il en est, n’en a que plus de sens : les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts.
samboudian.kamara@lesoleil.sn

