Le Sénégal tient, peut-être, enfin son premier véritable lanceur d’alerte depuis l’adoption de la loi y relative en août 2025. Un lanceur d’alerte qui ne correspond pas au profil attendu. Pas celui qui murmure sous le boisseau ou file des documents compromettants en catimini, négocie sa protection et espère, au passage, une récompense financière prévue par la loi.
Le Dr Moussa Diallo, lui, a choisi la lumière. À visage découvert. Devant tout le monde. Et surtout devant ceux qu’il accuse de corruption ainsi que devant une hiérarchie qui, dans l’affaire Softcare, semble s’accommoder dangereusement du flou.
On dira que sa sortie médiatique lui a été imposée par les circonstances. Peut-être. Mais, elle était devenue inévitable. Il fallait parler pour tenter de séparer le vrai du faux, pour dénouer cet écheveau aux relents de corruption.
Dans les interviews accordées, lundi dernier, à deux journaux de la place, le chef de la mission d’inspection chargée d’examiner le dossier Softcare n’a pris aucun gant. Pas de langue de bois. Pas de détours. Des propos directs, clairs et sans concession.
Le Dr Diallo maintient la validité de son rapport et affirme que ses conclusions techniques ont été purement et simplement ignorées, voire déformées. Ses déclarations jettent une lumière crue sur un malaise profond et creusent un fossé déjà béant entre les techniciens et leur hiérarchie. Plus grave encore, il accuse l’entreprise chinoise d’avoir tenté d’acheter son silence pour étouffer l’affaire.
Un tel discours, tenu par un haut fonctionnaire dans un pays où le « devoir de réserve » est souvent brandi comme une arme de dissuasion, est aussi rare que fracassant.
Jusqu’alors silencieuse, la société mise en cause est finalement sortie de sa réserve. Une sortie terne, car face à des accusations d’une telle gravité, Softcare n’a offert qu’une réponse minimaliste : démentir et menacer de porter plainte. Or, quand on se sait irréprochable et que son honneur est publiquement mis en cause, on ne brandit pas une plainte, on la dépose. À moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie de diversion.
Il s’agit là du sixième communiqué publié par les différents protagonistes de ce feuilleton. Si la confusion régnait au départ, les lignes commencent désormais à bouger. Et ce qui se dessine est loin d’être rassurant.
Comme nous l’écrivions déjà, cette affaire semble être le symptôme d’une crise interne profonde au sein de l’Agence de réglementation pharmaceutique (Arp). Il ne manquait qu’un déclencheur pour que tout éclate au grand jour. Softcare a joué ce rôle.
La conférence de presse des syndicats de l’Arp, tenue vendredi dernier, est venue confirmer cette crise. Ils évoquent de « graves soupçons de substitution et de trafic de médicaments et de produits de santé » impliquant certains agents de l’Agence. Des non-dits qui en disent long.
Toujours est-il qu’ils affirment avoir alerté le directeur général et le ministre de la Santé, sans qu’aucune réponse satisfaisante n’y soit apportée. Face à ce silence, les plaignants disent avoir saisi le procureur de la République ainsi que l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (Ofnac), réclamant l’ouverture d’enquêtes indépendantes.
Ces syndicalistes doivent être sûrs de leur fait en posant de tels actes. S’y pencher ne serait pas une mauvaise idée.
Il faut le dire sans détour : si cette affaire est étouffée ou traitée avec complaisance, c’est la crédibilité même de l’Arp qui volera en éclats. Et avec elle, l’image du Sénégal parce que les enjeux dépassent largement le seul dossier Softcare.
Faut-il le rappeler, en juillet 2024, le pays a décroché le niveau de maturité 3 (NM3) de l’Organisation mondiale de la santé (Oms). Une première en Afrique francophone. Une avancée majeure obtenue au prix d’années d’efforts, qui positionne le Sénégal comme un acteur crédible de la régulation pharmaceutique dans la sous-région et comme un pays apte à fabriquer certains types de médicaments.
Les dysfonctionnements internes et les soupçons persistants risquent de fragiliser cet acquis. Et à ce rythme, l’objectif d’atteindre le niveau de maturité 4 va, peut-être, rester un vœu pieux.
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