Joe Ouakam était le Shérif de Dakar ». La formule, d’une éloquente justesse, nous est prêtée par son ami, l’artiste-musicien Wasis Diop. Joe Ouakam tenait en effet Dakar dans sa main créative et son âme. Il y avait peu, ou pas du tout, comme lui qui symbolise autant notre capitale, ainsi que ses couleurs et énergies. Durablement, de la veille de l’Indépendance à sa mort le 25 avril 2017 à 70 ans, Joe Ouakam a intrinsèquement marqué Ndakaaru et le pays.
Rares sont les fois, depuis sa naissance en décembre 1945 à Ouakam, où Issa Ramangelissa Samb a participé à embraser sa ville. Mais enfin, peut-on seulement utiliser ce vocable incendiaire, eu égard de la noble conviction qui justifiait ses actes ? Il y a cette fois où Issa Samb a aiguillonné Général Charles de Gaulle, lors de sa venue à Dakar en 1958 pour le référendum, en taguant sur les murs de son quartier « Mom sa reew – Indépendance immédiate ». Il n’avait que 13 ans, et prouvait déjà sa hardiesse aux aînés tels que Tidiane Baïdy Ly. L’autre fois, déterminante de son devenir, est sa vaillante participation au mouvement contestataire de mai 68. Dans sa tenue guévarienne, jeune homme de 23 ans, Joe Ouakam était à l’avant-poste pour exciter les émeutiers et inoculer la culture révolutionnaire aux jeunesses. C’est lui encore qui importait Le Petit Livre Rouge de Mao Tse-Toung, depuis l’Ambassade de Chine à Nouakchott.
Un sens prononcé de la résistance pour des lendemains meilleurs et plus justes. Après ces années folles de fin décennie 1960 et de la première moitié de la décennie 1970, Joe Ouakam se réinvente. Sans entacher sa racine et sa foi. Il crée avec ses amis le Laboratoire Agit’art, véritable creuset artistico-philosophico-politique qui générera une large part de l’art africain contemporain. Mécèn’art Sénégal 89, extraction de Agit’art, énoncera les jalons de ce que sera la Biennale de l’art africain contemporain. Le Dak’art est à ce jour la 4e plateforme culturelle mondiale. Dakar tient glorieusement son rang avec ce rendez-vous des arts visuels. Comme l’avaient voulu la Galerie Tënq et « Huit Facettes » dont Joe Ouakam étaient à l’initiative (toujours avec le grand artiste visuel ElSy), on a là une scène majuscule où les artistes africains s’adressent, proposent et se confrontent au monde entier des arts.
Figure de proue des mutations cruciales, on en était même souvent à oublier que Joe Ouakam était lui-même artiste. Peintre, poète, dramaturge, démiurge, écrivain, critique d’arts, sculpteur, conteur, tutti quanti. Un art vivant ! On a connu Joe le taxi, chanté par Vanessa Paradis. Puis, y a (eu) notre Joe, chanté par nos imaginaires. Joe Ouakam, Joe le car-rapide, lui. Pas que parce que, lui-même emblème de notre capitale, il s’assimile valablement à ce symbole de Dakar, transport du commun des Sénégalais, guimbardes décorés de nos couleurs vives et réchauffées de nos gentilles pulsions de débrouillards dignes mais résolus. Joe le car-rapide, parce qu’il ne s’empressait pas, tout comme ce car qui ne mérite pas son épithète, conscient qu’il faille attendre ceux qui boitillent ou qui portent fardeau. Joe le car-rapide parce qu’il est le recueil silencieux de toute la bonne gens peuplant et charriant ses banquettes.
Joe le car-rapide parce qu’il se balade tranquillement, même aux heures insoupçonnées, là où les bagnoles rutilantes n’osent s’aventurer, croisant sur le macadam défraîchi charrettes brinquebalantes et âmes fêlées. Wasis Diop dit de Joe qu’il est « le Shérif de Dakar ». Mais, mieux, un peu comme le car-rapide, Joe est un blason de Dakar. Cette ville qu’il n’a jamais voulu quitter, parce que son « tout » y était. Y est. Joe est comme le car-rapide, oui. Il était costumisé, unique. Joe a une allure de folie, Joe est un poète, Joe est racé. « Il était le maître de Dakar, un dandy. Les costumes de Joe n’étaient presque jamais des habits neufs. Je peux l’appeler « Baay Sagar » (l’homme en haillons). Il trouvait ses habits je ne sais pas où, mais en tout cas quelle élégance !, quel défi », s’émeut Wasis entre deux rires. Malgré le baroque et la bariole, Joe comme le car-rapide conservent une majesté imposante de fascinations, d’incompréhensions et d’impénétrabilités. Joe le car-rapide, parce qu’il est assurément intemporel, indéboulonnable de nos voies, de nos espaces imaginaires et de nos sensibilités urbaines. Et, tout comme on n’oublie de demander quelle est la marque du car-rapide, on en oublie à questionner la confession de Joe. Le temps a retenu qu’il est juste « nous ». mamadou.oumar.kamara@lesoleil.sn


