La conversation politique est actuellement minée par deux malentendus. Le premier, au fond, est historique et le second, sur la forme, s’exprime paradoxalement dans son contenu. Cela donne une société polarisée où chaque camp est ancré dans ses certitudes, ses piliers idéologiques enfoncés comme des pieux dans les esprits. Nul n’accepte plus la contradiction, celle-là qui voudrait qu’on puisse espérer de l’autre quelques idées novatrices, une plage de convergence, en tout cas, un consensus, si possible. Le mot conversation, qui vient du latin « conversatio », signifiait d’abord « manière de vivre avec », « fréquentation », « relations sociales », selon « le Dictionnaire étymologique de la langue française » d’Oscar Bloch et Walther Von Wartburg. L’autre référence en matière d’origine des mots et leur sens premier, « Le Dictionnaire étymologique du français » d’Albert Dauzat, précise le chemin étymologique du terme qui nous intéresse. Il y a, à l’origine latine, « conversare », « vivre avec », « fréquenter », « être en compagnie de ». De là vient « conversatio », « action de vivre avec quelqu’un », « conduite dans la vie sociale ». En ancien français, enseigne Dauzat, conversation prend le sens de « relations familières et échanges verbaux », sens qui s’est fixé ensuite. À l’origine donc, « converser » ne signifiait pas seulement parler, mais le fait de se tenir ensemble, de partager un mode de vie. Les diatribes et invectives qui lestent le débat public actuellement au Sénégal porteraient donc atteinte à notre élan collectif, au fameux « commun désir de vie commune », l’un des sanctuaires de notre imaginaire républicain. Le philosophe Elhadj Kassé, ancien directeur général de votre journal préféré, aime à dire qu’il y a « une dialectique de la conversation » qui se perd. Dialectique dont le premier terme est le sens de l’écoute. Il évoque une dynamique interne par laquelle une conversation progresse, se construit, se transforme —un mouvement où deux paroles s’affrontent parfois, se complètent, se répondent pour produire du sens. Quel sens donner, aujourd’hui, à la parole publique si tant est qu’on soit assez téméraire et indifférent pour encaisser les injures de beaucoup parmi ceux qui ne partagent pas vos idées, précisément sur les réseaux sociaux numériques. Il est évident que l’anonymat devant le clavier, l’éloignement physique, le sentiment d’impunité, les libertés nées du Web 2.0, tout concourt à faire de l’intervenant dans l’espace public un auto-justicier virtuel, qui ne développe pas des arguments, mais cherche à rabaisser son interlocuteur et, malheureusement, par la voie de l’outrage. Que nos mères sont fatiguées ! En effet, on ne sait pour quelle raison —peut-être par conscience de l’intimité intrinsèque de la relation mère-enfant— ce sont elles qui constituent les personnages les plus cités dans le champ lexical de la blessure par la parole. Ce malentendu par le contenu rend une société polarisée dans laquelle il n’y a plus d’adversaires, mais des ennemis.
Le premier malentendu, lui, est historique. Et il est foncièrement politique. Nous sommes contemporains de la révolution numérique (la parole à qui veut la prendre !), mais son versant libertarien ronge notre société. Parler de Bastille aurait été inapproprié, car cela aurait donné du grain à moudre à ceux qui, nombreux, estiment que trop de nos compatriotes sont laissés en rade par défaut de scolarisation, emprisonnés qu’ils sont dans un « système » qui les exclut, que le diplôme officiel a été trop discriminant, quasiment eux seuls ayant accès à la fonction publique (avec les enseignants et diplomates arabisants). Nous subissons les premiers effets de la faillite de l’école sénégalaise. Le catéchisme et l’école coranique nous apprennent les fondamentaux de nos religions. L’esprit critique s’acquiert en classe de philosophie et dans la lecture assidue d’œuvres pertinentes ; la logique et le raisonnement se consolident par les maths, instrument majeur des sciences physiques ; la biologie nous permet d’appréhender la nature ; l’histoire renforce la culture politique et le sentiment d’appartenance, alors que l’instruction civique fige la citoyenneté dans nos comportements de tous les jours. Fort de ces acquis, on devient alors un citoyen-électeur conscient des enjeux, qui sait d’où il vient et connait l’étendue de ses possibilités pour envisager un avenir sous les meilleurs auspices. Et tant que persisteront ces deux malentendus —l’historique qui a fissuré nos bases citoyennes et celui du contenu qui empoisonne nos échanges— la conversation politique restera sourde, incapable de retrouver son sens premier : vivre ensemble.
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