Sous le vernis des apparences, le malaise s’installe. Les visages souriants cachent des âmes fatiguées, des vies sous tension. Même les mieux lotis peinent à respirer. Le monde s’essouffle, et l’homme avec lui.
Depuis mon enfance – ça commence donc à durer -, l’expression « la vie est dure » n’a jamais perdu de sa vigueur. Elle traverse les âges et les époques, imperturbable, comme une rengaine universelle. Un ami me confiait, il y a une dizaine de jours, être « étranglé par les charges sociales », qu’il était, selon ses propres mots, « au bord du craquage ». Deux jours plus tard, je tombais sur la même expression dans une vidéo qui circulait sur les réseaux. Comme un écho. Comme une contagion.
Pourtant, cet ami-là n’a rien, en apparence, du désespéré ordinaire : cadre supérieur dans une grande entreprise, propriétaire d’une belle maison, père de famille, véhicule rutilant garé dans l’allée… Et pourtant, son sourire crispé trahissait une vérité que les signes extérieurs de réussite ne savaient plus masquer : il n’en peut plus. Il portait ce regard que beaucoup d’entre nous portent désormais : celui de ceux qui tiennent encore, mais qui ne savent pas comment ni jusqu’à quand. Le monde n’est pas meilleur qu’avant, c’est entendu. D’où cette phrase devenue universelle : « C’était mieux avant».
Mais l’homme, lui, est resté le même : rarement présent à son propre présent. Toujours ailleurs, tendu vers un mieux qu’il ne vivra peut-être jamais. Il veut plus : plus d’argent, plus de succès, plus de reconnaissance. Il veut la joie sans les larmes, la lumière sans les ombres, le bonheur sans la fatigue du réel.
Et quand le passé s’éloigne, il se met à lui trouver des vertus. Parce qu’avec le recul, il découvre soudain la beauté de ces moments qu’il a traversés sans gratitude, occupé qu’il était à courir après autre chose. Nous avons cette faculté étrange de regretter ce que nous n’avons pas su aimer lorsqu’il était encore là.
Je me surprends souvent, en marchant vers mon taxi-bokko à quelques centaines de mètres de chez moi, à ruminer mes propres plaintes. Sous le soleil de Dakar qui cogne, je peste parfois contre la chaleur, avant de croiser sur le chemin des dizaines de visages marqués par la peine, la fatigue, la survie. Alors, je me tais. Je loue Dieu. Et je médite sur cette réflexion de Blaise Pascal : « Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter. Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons vivre ». Et dans cette attente permanente, la vie passe, souvent en silence.
Peut-être que même le milliardaire, enfermé dans le silence climatisé de sa berline, regarde parfois dans son rétroviseur et regrette le temps où il vivait de peu, mais sans dette. Peut-être que lui aussi, au bord du craquage, donnerait tout ce qu’il possède pour retrouver la légèreté d’autrefois.
Et c’est là que mon ami Bro, fidèle à son humour pragmatique, aurait sans doute suggéré un échange de place – histoire de vérifier si la fatigue de vivre est mieux supportée depuis le haut du confort ou depuis le bas des jours ordinaires. Il aurait ri, avec ce rire qui dégonfle les illusions. Mais il sait, lui aussi, que la lassitude n’épargne personne.
La vérité est ailleurs : le craquage n’est pas qu’une affaire de revenus ou de statut. Il est le symptôme d’une époque où l’homme, ayant tout voulu posséder, finit par ne plus savoir habiter sa propre vie. Nous avons accumulé, couru, pris, gagné, perdu… et nous avons oublié comment respirer.


