Pays de la Téranga ? Le Sénégal a pu se construire un label, porté en cela par son modèle démocratique, un « soft power » qui nous a permis, des décennies durant, d’être l’un des pays chouchous de l’aide internationale que ni nos ressources naturelles ni notre poids démographique, encore moins l’étendue de notre territoire ne justifiaient. La fameuse exception, le mantra qui nous différenciait dans une Afrique subsaharienne des coups d’État et des replis identitaires.
On devait cette préférence à la maestria des pères fondateurs eux-mêmes nourris aux héritages des brassages précoloniaux, à l’ancienneté de notre ouverture au monde, à notre goût de l’érudition à la qualité de nos femmes et hommes qui brillent encore hors de ce Finistère de l’ouest-africain, dans de grandes multinationales, dans le système des Nations unies, dans de prestigieuses universités ; mais aussi à des « ambassadeurs » de leur propre pays, restés sur place, et s’illustrant dans le monde de l’entrepreneuriat, de la Culture et du sport, des sciences et techniques. Sa stabilité tant vantée, malgré ses accès réguliers de violences électorales, couplée à une culture de la tolérance et au métissage, en fait donc une Nation qui n’aurait « que » des problèmes économiques.
Or, pour la première fois depuis les indépendances, un fort courant xénophobe s’est fait une place dans le spectre politique. Nonobstant les pogroms anti-maures ayant ensanglanté le conflit frontalier avec la Mauritanie en 1989, le Sénégal a pourtant su faire l’économie de postures cocardières faisant de l’étranger le problème. Les temps ont changé. Le fait est que des « extrêmes » se font jour. Extrêmes dans le discours politique avec un lancinant récit sur « l’invasion » de ressortissants de la sous-région ; extrêmes dans les nouvelles formes de radicalisme courant comme un serpent de mer dans les réseaux sociaux ; extrêmes dans le rapport à l’adversaire politique. Extrêmes dans les justifications de nos soucis. En réalité, c’est un leurre pour gogos. La préférence nationale est mise en avant sans que l’interrogation sur nos propres turpitudes ne soit mise en exergue. L’universel tant chanté par Senghor ?
C’est juste de la poésie, disent-ils. Pourquoi la main-d’œuvre qui « verticalise » Dakar est-elle constituée d’ouvriers Maliens et Burkinabé ? Pourquoi le coiffeur du quartier est-il généralement Guinéen ? Qui tient ici le petit commerce de détail ? Le fait que les peuples réagissent aux mutations suivant le récit le plus accommodant, celui qui saute aux yeux, qui désigne un bouc émissaire en cachant soigneusement le miroir. Ils approuvent les réponses les plus commodes à leurs angoisses, subliment un temps passé qu’ils croient aseptisé avec des comparaisons donnant le beau rôle à une société qui n’a d’ailleurs jamais existé : des Sénégalais purs. Aussi loin que remontent nos certitudes, ce pays a été peuplé par des migrations successives.
Que de surprises si l’on généralisait les tests Adn pour connaître la lointaine origine des uns et des autres ! On ne saurait se glorifier des travaux de Cheikh Anta Diop, -dont la démonstration de l’origine nilotique de beaucoup de Sénégalais-, et en même temps vendre l’idée que nous serions envahis. Naturellement, l’image de mendiants étrangers squattant les ponts et ronds-points de notre capitale fait mal.
En temps de crise économique, l’immigré est le bouc émissaire parfait. À contrario, on se gausse de voir les Marocains et les Comoriens, et bien d’autres nationalités, venir parfaire ici leurs études de médecine. Au pays de grands migrants, là d’où partent des pirogues de clandestins vers les iles Canaries, tenir un discours xénophobe est contre-productif, car il diffère de ce face-à-face avec nous-mêmes. Le caractère sectaire de certains types d’immigrés depuis plusieurs générations est aussi un frein à l’intégration. Pour autant, sont-ils la cause de nos problèmes ?
Il y a plus grave : le délit de patronymie commence à faire florès. Certains noms de famille, voire des prénoms authentiquement africains, ancrés dans tout ce qu’il y a de tradition et de contribution à la geste nationale, voient ceux qui les portent devoir régulièrement prouver ad nauseam leur nationalité. Certes, la culture n’est pas figée et le Sénégalais de 2025 est fort différent de celui des années 1970. Par contre, des constantes demeurent. Les paroles de notre hymne l’attestent, elles qui évoquent « l’Afrique rassemblée ». La civilisation, c’est le dépassement des pulsions primitives.
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