Emmanuel Macron veut une « labellisation » des médias. Il n’en fallait pas plus pour que la sphère Bolloré s’embrase. Le Journal du dimanche (Jdd), CNews et Europe 1 ont rapidement monté au front, dénonçant un projet de contrôle de l’information. Les accusations fusent : « autoritarisme », « dérive totalitaire », « ministère de la vérité ». Dans un éditorial particulièrement virulent, le présentateur vedette de CNews, Pascal Praud, s’interroge : « Comment ne pas y voir un Président mécontent du traitement de l’information et qui souhaite imposer un récit unique ? » La droite et l’extrême droite françaises se sont immédiatement engouffrées dans la brèche, reprenant la formule « Oui à la liberté, non à la labellisation ». Le patron des Républicains (Lr), Éric Ciotti, dénonce une « dérive illibérale majeure ». L’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau s’est lui aussi indigné, rappelant que « nul gouvernement n’a à trier les médias ni à dicter la vérité ». Une réaction politique suffisamment intense pour contraindre l’Élysée à clarifier, une nouvelle fois, la position du chef de l’État. Macron a, en effet, précisé que l’État n’avait « ni vocation à vérifier ni à labelliser les médias » et que cette mission relevait « exclusivement des professionnels » du secteur. « Le gouvernement ne va pas créer tel ou tel label destiné à la presse, et encore moins un ministère de la vérité », a-t-il assuré lors du Conseil des ministres du 2 décembre. Avant lui, la ministre de la Culture, Rachida Dati, avait déjà indiqué devant l’Assemblée nationale que « le gouvernement ne sera pas l’arbitre des élégances en matière d’information ». Malgré ces mises au point, la polémique continue d’enfler.
Le groupe Bolloré, convaincu d’être visé, y voit une nouvelle menace contre la liberté de la presse. Pourtant, en observant la situation de plus près, l’idée de confier à des professionnels une labellisation volontaire de l’information n’a rien d’extravagant. Bien appliquée, elle pourrait devenir un outil pertinent dans la lutte contre les fake news et la désinformation. En France comme en Europe, plusieurs initiatives travaillent déjà à établir un cadre déontologique solide. Le groupe de presse Ebra l’a d’ailleurs adopté et plus de 2000 médias se sont engagés dans une démarche similaire. C’est précisément ce modèle que Macron dit vouloir évoquer. Le projet s’inspire de la « Journalism Trust Initiative » (Jti), portée depuis 2021 par Reporters sans frontières (Rsf). Cette certification internationale, fondée sur des critères élaborés par des professionnels, vise à garantir la qualité du processus éditorial. Après une auto-évaluation, un rapport de transparence et un audit indépendant, les médias peuvent obtenir un label attestant du respect des règles déontologiques essentielles. L’objectif est également de donner aux citoyens des repères fiables et de valoriser, y compris sur les plateformes et réseaux sociaux, les sources d’information jugées « dignes de confiance ». Pour l’historien de la presse Alexis Lévrier, la question dépasse largement la France : « Le débat sur les mécanismes de labellisation existe partout. C’est un enjeu démocratique à un moment où les dispositifs de protection de la presse se révèlent insuffisants, notamment à cause de la concentration des médias qui brutalise les rédactions ».
Le contexte renforce encore la tension. Une « étude récente, menée par Arte et la Fondation Jean-Jaurès », révèle qu’un Français sur deux dit ne plus parvenir à distinguer une information vérifiée d’une fausse. Un Français sur deux souffre également de fatigue informationnelle. « Les Français ne sont pas préoccupés par la censure ou la liberté d’expression. Leur problème, c’est le chaos, la confusion, la polarisation émotionnelle, le bruit permanent », analyse Guénaëlle Gault, directrice générale de l’Obsoco, invitée de France 2. Selon elle, « ce n’est pas la censure qui nous guette, mais l’exode informationnel qui pourrait provoquer un désert démocratique ». Dans ce climat d’incertitude et de défiance généralisée, la proposition évoquée par Emmanuel Macron apparaît, pour certains observateurs, plus pertinente qu’il n’y paraît.
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