Au Sénégal, les polémiques naissent, grandissent et meurent en un battement de réseau. Elles éclatent avec fracas, s’enflamment dans le vacarme numérique, puis s’effacent, laissant la vie reprendre son cours, indifférente et tenace. Dans le brouhaha du quotidien, notre mémoire s’effiloche à mesure que le buzz s’épuise.
Ce sujet m’est venu à l’esprit un matin banal, dans un taxi-bokko bringuebalant entre Almadies 2 et Liberté 6. Le chauffeur, massif, la peau d’un noir profond, un gros talisman serré autour du biceps, devait être sérère, à en juger par sa prestance tranquille. Il conduisait en silence quand, tout à coup, d’une voix forte et grincheuse, il demanda des nouvelles du Directeur qui avait interdit le greffage et la dépigmentation à ses employés.
L’éclat de rire qui parcourut le taxi en réponse à sa question sembla l’étonner. On se rappela, avec ce ton goguenard propre à nos discussions de trottoir, le tollé qu’avait provoqué cette note de service : une tempête de posts, d’indignations, de vidéos explicatives, d’analyses improvisées… avant que le Directeur ne revienne, penaud, sur sa décision. Aujourd’hui, plus personne n’en parle. Les gens ont oublié jusqu’à son nom, que beaucoup découvraient pourtant pour la première fois lors de cet épisode. Le sujet est passé, balayé, remplacé par un autre. Et dans ce bref instant, entre un klaxon et un ralentissement, j’ai compris quelque chose du Sénégal d’aujourd’hui : nous vivons à l’heure des polémiques de l’instant.
Nous en fabriquons à la chaîne, comme on produit du contenu pour nourrir l’oubli. Chaque semaine, un nouveau scandale : une robe jugée trop courte, une phrase sortie de son contexte, une nomination suspecte, un artiste en mal de likes. La polémique éclate, enfle, puis se dégonfle sans lendemain. Elle nous tient lieu de débat national, d’agora, de café politique et de distraction tout à la fois.
Nos réseaux sociaux sont devenus les nouveaux marchés Sandaga : on y marchande des opinions, on y crie plus qu’on n’écoute, on y défend des causes qu’on oubliera dès le lendemain. Et nos politiques l’ont bien compris : il suffit d’une provocation bien calibrée pour détourner les esprits des vrais sujets. Le Sénégalais polémique comme il respire — avec passion, verve et parfois une innocence confondante. Quand il polémique, il n’a plus faim, plus soif, plus de souci.
Et pourtant, derrière ce vacarme, la vie continue : les factures augmentent, les syndicats annoncent des grèves, les jeunes chôment, les hôpitaux attendent, le pouvoir d’achat s’effrite. Mais le temps d’une polémique, tout cela s’efface. Le buzz tient lieu de politique, le clash de conviction.
Quant à notre fameux Directeur, il est retourné dans un anonymat paisible, loin des projecteurs et du tumulte. On l’a revu, dit-on, dans une vidéo virale, esquissant quelques pas de danse lors d’une cérémonie familiale.
Comme quoi, au Sénégal, après la tempête, la musique reprend toujours.
Le pays a la mémoire courte, mais le vacarme long. Il s’agite longtemps, mais oublie vite.
Et dans ce tumulte sans mémoire, il danse, encore et encore. Peut-être est-ce là sa force. Peut-être aussi sa faiblesse.

