On le croyait indéracinable, il l’est vraiment. Voilà qu’à soixante-quatre ans, Youssou Ndour décroche une nouvelle nomination aux Grammy Awards pour son album « Éclairer le monde ». Une distinction qui, pour tout autre, serait un sommet inattendu. Pour lui, c’est presque une étape de plus dans un parcours qui ressemble à une traversée du siècle. Le ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme a annoncé la nouvelle avec fierté : « Youssou, encore lui, porte haut les couleurs du pays ». Le roi du mbalakh est un peu comme un arbre au milieu du sable. On peut discuter de ses racines, de l’ombre qu’il jette, de ses fruits moins sucrés qu’autrefois, il demeure là, immobile et puissant. Depuis les années 1980, il est partout. Sur les scènes du monde, dans les affaires, dans les ministères, dans les conversations du peuple. Sa silhouette appartient à tous. On peut le critiquer, le juger, le comparer à d’autres, mais il reste la voix d’un pays.
Il a tout chanté, tout tenté. Les rythmes de Dakar et les duos improbables avec les stars de la pop mondiale. On se souvient de 7 Seconds avec Neneh Cherry, ce morceau planétaire qui fit découvrir au monde une langue qu’il ne comprenait pas mais qu’il sentit vibrer. Plus tard, Youssou expliquait aux journalistes ébahis que l’Afrique n’était pas un folklore, mais une force musicale. Il chantait devant des présidents, des foules et des caméras, avec la même assurance tranquille. Il avait compris que la voix pouvait être un passeport plus puissant que n’importe quel visa.
Puis il a voulu bâtir. L’artiste s’est fait entrepreneur. Le Super Étoile a donné naissance à GFM. Le chanteur s’est mué en patron de presse, en investisseur, en stratège. Dans un pays où beaucoup rêvent d’être invités à la table du pouvoir, Youssou a dressé la sienne. On a dit qu’il contrôlait trop, qu’il mêlait les genres, qu’il confondait la scène et le bureau. Mais c’est aussi cela, la longévité : ne jamais se contenter de ce que l’on sait faire.
Puis vint le Youssou politique. Ministre de la Culture et du Tourisme, puis conseiller présidentiel. L’expérience fut courte, l’habit un peu raide. Il resta ce qu’il avait toujours été. Un homme public, mais pas tout à fait un homme politique. Son regard restait celui de l’artiste, son discours celui du chanteur. Il savait que la parole des chansons touche plus sûrement les cœurs que celle des discours.
Les critiques n’ont pas manqué. Trop riche, trop proche du pouvoir, trop silencieux sur certaines injustices. Mais à quoi bon lui demander d’être ce qu’il n’a jamais promis d’être ? Youssou n’a jamais voulu être un héros moral. Il a voulu être une voix, et c’est déjà beaucoup. Quand le Sénégal cherche un visage à présenter au monde, c’est encore le sien qui s’impose. Quand un événement international réclame un ambassadeur culturel, c’est son nom que l’on murmure. Même ses détracteurs finissent par s’incliner devant l’évidence : il est devenu un symbole.
Ce qui impressionne, c’est sa constance. Peu d’artistes ont traversé les époques avec autant de sérénité. Dans un monde où tout se consume vite, Youssou Ndour reste une présence rassurante. Il chante encore, il dirige, il conseille, il inspire. Il appartient à cette génération rare qui a su se renouveler sans se trahir. Son mbalax, autrefois réservé aux pistes poussiéreuses de Dakar, est aujourd’hui joué dans les clubs londoniens. Son nom, autrefois difficile à prononcer à la télévision américaine, s’imprime désormais sur les affiches des Grammy Awards. Alors oui, il n’est plus le jeune rebelle des débuts. Oui, son art s’est poli, son discours s’est adouci. Mais il a gagné en sagesse ce qu’il a perdu en fougue. Il est de ces artistes qui finissent par incarner plus qu’eux-mêmes. Derrière le chanteur, on aperçoit le pays, sa fierté, ses contradictions, sa lumière. « Éclairer le monde », dit le titre de son album. Peut-être est-ce là son ultime mission. Éclairer sans éblouir. Rassembler sans dominer. Rappeler au monde que l’Afrique n’a jamais été muette. Son œuvre parle de fidélité, d’amour, de dignité. Ses chansons sont devenues des prières laïques que les Sénégalais fredonnent sans s’en rendre compte. Youssou Ndour n’est pas seulement un artiste sénégalais. Il est une part de la mémoire collective. Un visage familier dans le tumulte du monde. À l’heure où la planète le salue à nouveau, le Sénégal se reconnaît dans son reflet.
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