Imaginez un peu, plutôt que sur une tablette en bois ou un quelque parchemin, Seydi El Haj Malick Sy, Serigne Touba ou Khaly Madiakhaté Kala aient inscrit leurs pensées et autres maximes sur un espace urbain. Ou, encore, que Pablo Picasso, Jean-Michel Basquiat ou Jackson Pollock, visitant le Sénégal, aient graffé une œuvre sur un tunnel. Imaginez maintenant, passé la fascination devant ces œuvres et leur exclusivité, qu’une autorité administrative commette l’horreur de raser ou d’abîmer ce qu’elle considère vraisemblablement, par totale ignorance, comme un apparat. C’est le triste spectacle, l’abomination, estiment d’aucuns, dont le maire de la Ville de Thiès, Dr Babacar Diop, vient d’être l’auteur. Ce philosophe a simplement effacé la fresque du maître Papa Ibra Tall (1935-2015), sur la Place de France de Thiès. Voir ce mur iconique devenir nu a heurté les puristes. Le ministre chargé de la Culture a aussitôt publié un communiqué pour condamner cet acte « qui porte atteinte à l’intégrité du patrimoine et à l’héritage laissé par l’un des plus illustres créateurs sénégalais ». L’autorité municipale thiessoise, devant la furie des férus d’art, s’est justifiée maladroitement. L’édile a fait savoir que la fresque murale fait l’objet d’une « opération de réhabilitation » soigneusement encadrée, devant être « entièrement restaurée », à travers « une initiative menée par les Manufactures des arts décoratifs de Thiès (Msad) » (que Papa Ibra Tall a été le premier à diriger en 1966). L’actuelle Direction générale des Msad n’a pas tardé à réagir, hier, en soutenant ne « pas être associée, ni de près ni de loin, à quelque projet que ce soit de réhabilitation, de restauration ou d’intervention sur l’œuvre de Papa Ibra Tall ». L’action municipale sonne clairement comme une manœuvre précipitée. Les auteurs apparaissent clairement comme ignorant les notions et principes de restauration (action pour retrouver l’état historique et l’authenticité de l’œuvre par des techniques et matériaux d’époque) et de réhabilitation (adaptation d’une œuvre ancienne à des usages modernes tout en conservant son caractère architectural). Disons-le tout net, le maire de Thiès a détruit. Il a abîmé une œuvre. Il a dépouillé le sacré. Une « restauration », tel qu’il est le seul à l’entendre, n’y fera rien ! La médiatrice culturelle Aïssatou Diop, rejoignant la vague d’indignation, nous dirige vers une vérité plus constante et alarmante. La bonne dame considère que la disparition ou la dégradation d’œuvres patrimoniales dans l’espace public n’est presque jamais le fruit d’un acte isolé. Elle l’estime comme souvent le symptôme d’un manque plus ancien et plus diffus, « dont l’absence d’un inventaire rigoureux, le déficit de découvrabilité, l’insuffisance de médiation, d’information et de communication autour de nos patrimoines ». Aïssatou Diop se veut formelle. « Un patrimoine qui n’est ni identifié, ni nommé, ni raconté reste vulnérable, même lorsqu’il est majeur ! Détruire n’est pas qu’acte d’enlèvement. C’est le dépouillement d’une alchimie qui fait sens pour l’âme », souligne la médiatrice culturelle. La faute nous incombe à tous. Oui. Nous n’avons pas de considération pour les pionniers et les génies, ni pour leurs œuvres. On aime à les évoquer quelques fois qu’en glamourisant, dans une ferveur révolutionnaire. Lundi dernier, quand l’artiste pluridisciplinaire Djibril Dramé rendait hommage à la défunte chanteuse et actrice Aminata Fall dite Garmi (1930-2002), la styliste Oumou Sy relatait avec amertume comment l’ancienne équipe du festival Jazz de Saint-Louis a chassé la diva parce qu’elle était sur chaise roulante. Elle sombrera ensuite dans l’oubli. « Gallé Ceddo », maison de Sembène Ousmane, qui aurait pu être un musée lucratif, est en ruines et son contenu loge à Indiana University. La vérité est que nous aimons piétiner nos trésors. Nous aimons tuer nos pères. Même de bonne foi.
mamadou.oumar.kamara@lesoleil.sn

