L’entrée en service du dernier porte-avions Fujian à propulsion conventionnelle, le 5 novembre dernier, symbolise la montée en puissance de la marine chinoise. Le navire, avec ses 316 mètres et ses 80 000 tonnes à pleine charge, est désormais le plus grand porte-avions chinois. Il est équipé de catapultes électromagnétiques, technologie jusqu’ici uniquement maîtrisée par les États-Unis, qui doit lui permettre de lancer le nouvel avion de chasse furtif chinois de 5ᵉ génération J-35 ? Cette prouesse technologique témoigne de la capacité de l’industrie de défense chinoise à rattraper, voire à égaler, les standards américains en matière de systèmes d’armes avancés.
Le lancement de ce troisième porte-avions après le « Liaoning » et le « Shandong » va renforcer les capacités de projection de la Chine dans le Pacifique. La montée en puissance de l’Empire du Milieu, dont la doctrine navale s’est longtemps voulue défensive, a renforcé ses capacités de déploiement naval à l’étranger afin de protéger ses voies d’approvisionnement et d’exportations dans le détroit de Malacca et dans l’océan Indien. Cette transition d’une marine côtière vers une force océanique globale illustre le basculement stratégique de Pékin vers une logique de projection de puissance.
Pour beaucoup d’experts, cette montée en puissance en matière de tonnage et d’équipements (porte-avions, drones et satellites, missiles hypersoniques…) pourrait doter la Chine de moyens militaires lui permettant de renforcer sa pression militaire sur Taiwan. La Chine a expérimenté le système de blocus de l’île lors des derniers épisodes de tension dans le détroit de Formose. Une situation moins brutale qu’une invasion de l’île et qui permet à Pékin de peser sur le jeu politique taiwanais face aux aspirations indépendantistes de certains dirigeants taiwanais. Cette stratégie de coercition graduée vise à imposer un fait accompli sans franchir le seuil de la guerre ouverte, tout en testant les limites de la réactivité américaine.
La stratégie chinoise qui s’inspire du jeu de « Go », consiste à mettre son adversaire dans une position intenable qui ne lui laisse comme unique solution que la capitulation. Ainsi, la Chine, à travers la masse (400 bâtiments de guerre actuellement) et le développement des menaces liées aux drones et à la technologie hypersonique, veut faire de la mer de Chine orientale une « zone grise » pour les porte-avions américains. L’objectif est de contraindre les États-Unis à se replier au-delà de la première chaîne d’îles – la barrière de défense américaine autour de Taiwan, de la Corée, et du Japon – qui protège les secteurs vitaux de la Chine (zone économique, centres de décision politique) situés sur les zones côtières. Cette approche s’inscrit dans la doctrine du A2/AD (Anti-Access/Area Denial) qui vise à interdire l’accès de l’espace maritime chinois aux forces américaines en temps de crise.
Toutefois, pour les analystes du Pentagone, toute reculade américaine du Pacifique du nord-ouest serait préjudiciable à la sécurité nationale américaine et menacerait directement Taiwan. Si cette dernière venait à tomber aux mains de Pékin, sa côte orientale pourrait servir de base de lancement pour les sous-marins chinois qui pourraient se déployer plus facilement dans l’immensité du Pacifique. Une telle situation pourrait menacer les îles Samoa, Guam, Hawaii et même la côte ouest américaine. Le contrôle de Taiwan représente ainsi un enjeu géostratégique dans l’équilibre des puissances du Pacifique.
Depuis plusieurs années, les États-Unis multiplient les accords de défense dans la région avec le Quadrilatéral Security Dialogue (Quad) qui regroupe le Japon, l’Inde et l’Australie, et l’Aukus avec la Grande-Bretagne et l’Australie. En outre, la volonté chinoise de construire de nouveaux porte-avions pourrait contraindre Washington à faire des choix concernant ses priorités en matière de défense. Toute volonté de contenir la Chine devrait pousser l’Amérique à affaiblir ses positions dans les autres parties du monde. La puissance navale américaine (11 porte-avions et 300 bâtiments de guerre) qui n’a jamais été contestée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale fait face à un casse-tête stratégique. Cette situation révèle les limites de la surextension impériale américaine et pose la question de la soutenabilité d’un engagement militaire global face à l’émergence d’un compétiteur pair en Asie-Pacifique. Le maintien du statu quo en mer de Chine orientale risque de se heurter à la volonté de prépondérance chinoise avec un risque accru de conflit ouvert. Tandis que tout retrait américain pourrait détourner les pays asiatiques de la tutelle américaine en Asie à long terme.

