Il y a encore peu, produire une image hyperréaliste ou une vidéo parfaitement fluide relevait d’un véritable marathon technique : longues heures de modélisation, réglages lumière interminables, maîtrise obligatoire de logiciels lourds et complexes. Désormais, une simple phrase suffit. En deux ans, l’intelligence artificielle générative a bouleversé un écosystème entier. Elle n’est plus un gadget expérimental : elle est devenue un partenaire, une rivale, un outil qui redéfinit le travail créatif.
Le choc a d’abord frappé les graphistes. Avec des outils comme Midjourney, DALL-E ou Adobe Firefly, la barrière technique s’est effondrée. L’IA s’impose comme la machine à brainstormer la plus rapide jamais créée. Là où il fallait dessiner dix croquis, elle génère cinquante pistes visuelles en quelques minutes. Les tâches répétitives – détourages, logos génériques, flyers standard – deviennent automatisables. Le graphiste « exécutant » perd du terrain, mais le graphiste stratège, celui qui pense, qui oriente, qui comprend la demande du client, devient indispensable. La compétence clé n’est plus de manier un peu stylet, mais de manier les mots. Savoir dialoguer avec la machine est déjà une expertise.
Cette révolution pose une question essentielle : que reste-t-il à l’humain ? L’IA excelle dans la moyenne, dans le consensuel. Elle fabrique du beau, mais un beau standardisé, lissé, sans prise de risque. C’est précisément là que le créatif reprend la main. Son rôle ne disparaît pas : il se transforme. Graphistes et vidéastes deviennent des directeurs artistiques appelés à trier, affiner, corriger les hallucinations de l’algorithme, mais surtout à y injecter cette part d’émotion et de sens qu’une machine, aussi puissante soit-elle, ne peut ressentir.
À cette évolution, s’ajoutent de nouveaux défis : les questions de droits d’auteur, puisque les modèles apprennent à partir d’œuvres existantes, ou encore l’essor des deepfakes qui menace la confiance dans l’image. Les professionnels deviennent aussi des gardiens de l’authenticité, des vigies dans un paysage visuel de plus en plus instable. Contrairement aux discours alarmistes, l’IA ne remplacera pas les métiers de l’image. Mais une réalité s’impose : les professionnels qui sauront l’utiliser remplaceront ceux qui s’y refusent. Nous sommes entrés dans une ère de « supervision créative », où l’humain pilote, ajuste et donne le cap, tandis que la machine exécute à une vitesse impossible à égaler.
Pendant longtemps, le talent d’un graphiste ou d’un vidéaste se mesurait à sa maîtrise technique. Savoir détourer un cheveu pixel par pixel, régler une scène 3D ou étalonner des heures de rushs : c’était un artisanat minutieux, une preuve de patience. Aujourd’hui, tout cela peut être automatisé. Mais ce qui ne peut l’être, c’est le regard. La pertinence. La capacité à sentir ce qui est juste pour un public, une marque, une histoire.
Pour les professionnels de l’image, au Sénégal comme ailleurs, l’enjeu n’est pas de résister à la vague, mais d’apprendre à surfer dessus. L’IA n’est pas la fin d’un métier ; elle en est la nouvelle étape. Une étape où l’humain reste au centre, non plus comme exécutant, mais comme chef d’orchestre d’une créativité démultipliée.
cheikh.tidiane.ndiaye@lesoleil.sn

