Des scientifiques hardis ont fini de modéliser les mouvements de foule, le « crowd modeling ». Ils ont été inspirés par les grands rassemblements ayant causé des drames. Ce bon (déjà) vieux Google nous rappelle qu’il y en a eu à la masse : le stade du Heysel en Belgique (1985), la catastrophe de Hillsborough (Sheffield, 1989), les estampedes religieuses en Inde, le Nouvel An chinois à Shanghaï (2014), le Hajj à La Mecque (2 000 morts en 2015)… Restons justement dans le registre religieux. Il y a une quinzaine de jours, légèrement alité et pris d’un fort désir de communion spirituelle, votre serviteur prit le parti d’aller prier « Timiss » (Maghrib) avec ses coreligionnaires. Les quelques secondes qui précèdent l’appel, il y a une double règle qui s’applique : ceux de derrière doivent se rapprocher le plus près possible des premiers rangs ; et les hommes doivent laisser le minimum d’espace entre eux, pour rester épaule contre épaule. Certains ne manquent pas de vous suggérer de vous rapprocher et d’aider à garnir les premiers alignements. Dès lors, attirés comme un aimant, les priants s’avancent vers le Minbar, puis se déplacent latéralement, toujours pour observer les normes précitées. Les rangs sont droits, réguliers et compacts. Les orteils des pieds doivent toucher les gros orteils du voisin. Bref, c’était Timiss et un jour de semaine, ce n’est pas la grande affluence, au contraire du vendredi.
J’entrai donc dans le lieu saint quelques secondes avant le « Lixaam » annonciateur du début de l’office, quand, du fait justement de ces mouvements vers l’avant, je me retrouvai pile-poil aux premières loges, juste derrière l’Imam. C’est une lourde responsabilité quand même. Qu’à Allah ne plaise, ceux de devant doivent être en mesure de souligner à l’Imam une erreur s’il en commet dans son récit des extraits du Coran. J’étais plongé dans ce qui me semblait malgré tout comme un privilège quand je remarquai mon voisin. Appelons-le Mouawiya, pour honorer la mémoire du premier calife omeyyade. Il était dans la trentaine mais souffrait visiblement de déficience mentale. Pas qu’il ait perdu la raison au point d’être exempté de la prière, mais il souffrait apparemment de trisomie 21, cette maladie génétique (mais pas héréditaire), dont ceux qui en souffrent sont désignés sous le terme dégradant de « mongolien ».
Malgré la concentration que requiert la prière chez le musulman, l’esprit est trop lâche pour ne pas voyager. Quand l’Imam entama l’office, Mouawiya commença à se faire remarquer. Il marmonna la sourate de l’ouverture avec beaucoup de borborygmes, ses génuflexions étaient brusques et ses prosternations un supplice, car il posait son front sur le tapis avec la douceur d’un menuisier qui enfonce un clou dans une planche. Durant la prière en islam, tous les deux rakat, et surtout à la dernière unité, juste avant la salutation finale, le musulman doit réciter in petto le tashahhud en pointant l’index de sa main droite et en fixant celui-ci du regard (selon les écoles). Il s’agit d’une obligation : si cette récitation est manquante, le culte n’est pas valide. Il fera une prière sur le Prophète (Psl) lors de la troisième ou de la quatrième et ultime séquence. Notre ami Mouawiya, lui, le fit à haute voix, avec un timbre saccadé, haletant. On sentait bien qu’il avait fait ses humanités coraniques mais son récit était désordonné. Bref, un voisin bien déconcertant.
Quand arriva le salut final, son “As-salâm ‘aleykum” s’entendit à des kilomètres, et il tourna la tête à droite puis à gauche avec une telle vigueur que je craignis qu’il ne se rompe les cervicales. C’est alors qu’arriva l’incident : l’Imam venait donc de clore la communion quand un gus, qui était au milieu de la foule, s’écria : « Mes chers frères en islam, je sollicite votre générosité. Mon épouse est malade, hospitalisée, je n’ai pas de quoi lui payer ses ordonnances ! » C’est ce qu’il ne fallait pas faire devant Mouawiya. Lui aussi bondit prestement pour se mettre debout et pointer un index courroucé vers le quémandeur. Il lui dit : « Même prier tranquillement n’est plus possible dans ce pays. Attends au moins que l’Imam ait terminé de nous prodiguer des prières ! » L’assistance était désarçonnée, interdite. L’Imam n’en prit pas compte et continua le rituel et gratifia ses ouailles de ferventes « douas » de clôture. Le quémandeur s’éclipsa discrètement. Je remarquai des sourires amusés dans la foule. Dieu reconnaîtra les siens…

