Le football aime souvent se présenter comme un jeu neutre. Un simple ballon, deux équipes, 90 minutes. Mais l’histoire ne cesse de nous montrer que le sport n’a jamais été, et ne sera jamais, une zone exempte d’idéologie. Un simple geste l’a encore prouvé lors de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, au Maroc. Un supporter congolais, Michel Kuka, n’a ni insulté, ni provoqué ; il a honoré Patrice Lumumba. Un nom lourd, un symbole monumental de la lutte pour la dignité africaine pour la liberté, pour la souveraineté durement acquise.
Dans des stades trop souvent réduits à l’exubérance et au folklore, un hommage comme celui-ci parle. Il résonne dans les cœurs et nous rappelle que le football africain fait partie d’une histoire bien plus vaste que le tableau d’affichage. Malheureusement, il n’y a pas eu une compréhension complète du geste. Un attaquant algérien, Mohamed Amoura, s’en est moqué après que les Fennecs ont battu les Léopards en huitièmes de finale. Puis sont venues les excuses. Le joueur a déclaré qu’il ne connaissait pas Lumumba. « Je n’étais pas au courant de ce que la personne ou le symbole dans les tribunes représentait. Je voulais juste taquiner, dans un esprit bon enfant, sans aucune mauvaise intention ni désir de provoquer qui que ce soit », a-t-il écrit sur ses réseaux sociaux. C’est un argument maladroit mais révélateur.
Il expose le fossé qui divise parfois la performance sportive de la mémoire collective, de l’athlète moderne de l’histoire qu’il peut porter malgré lui, tel un fardeau sur ses épaules. Mohamed Amoura ne savait-il pas qu’il y a des rues et des places nommées d’après Patrice Lumumba en Algérie ? L’attaquant des Fennecs peut sembler ignorant, ou indifférent, mais en Afrique, le sport n’est jamais juste du sport ; c’est un héritier. Il porte en lui les luttes d’indépendance, les rêves brisés, mais aussi les espoirs renaissants. Porter un maillot national, c’est bien au-delà de défendre les couleurs. Le dossard incarne un passé, des douleurs dans certains endroits. Didier Drogba l’a compris lorsqu’il a appelé à la fin de la guerre civile en Côte d’Ivoire. Un message qui a trouvé un écho chez les différents belligérants qui ont trouvé un terrain d’entente avant de siffler la fin des hostilités. La Fédération algérienne de football (Faf) a, elle aussi, bien réagi après la bévue d’Amoura, en invitant Kuka et en l’honorant. Néanmoins, la réponse la plus marquante est venue du terrain.
L’attaquant nigérian Akor Adams, après son en quart de finale contre l’Algérie (2-0), a aussi imité le salut de « Lumumba ». Il n’y avait ni ironie, ni satire, juste un bras levé et un silence parlant. Cet hommage silencieux est une manière de confirmer que le terrain peut servir de mémoire et de solidarité. Les footballeurs, les sportifs en général, qu’ils en soient conscients ou non, doivent parfois devenir des porteurs d’histoire. Cette lutte symbolique en dit long sur notre époque. Notre football, sport roi, largement aseptisé, est aussi un lieu de conflits politico-identitaires. Et les sportifs peuvent porter un combat, une lutte. Vinicius Junior est entré en croisade contre le racisme à force de subir des insultes sur sa couleur de peau dans les stades espagnols. La jeunesse africaine, en quête de repères, de symboles et de modèles, peut aussi s’inspirer des figures historiques et sportives. Non, le sport n’est pas, et ne sera jamais neutre.
De Tommie Smith à John Carlos en passant par Michel Kuka « Lumumba », les idéologies trouvent toujours des chemins vers les stades. Qu’elles doivent y être ou non n’est pas la question ici. L’interrogation est de savoir si nous sommes prêts à les assumer et à les transmettre parce que parfois, un geste vaut plus qu’un but, et un stade devient un lieu de mémoire. Le colon a essayé d’effacer Patrice Lumumba de l’histoire, mais Michel Kuka, bras levé et silence solennel, a montré que son message et sa lutte avaient un écho vers l’éternité. Akor Adam est entré en résonnance avec lui. Et espérons qu’un footballeur en fera sa célébration fétiche…
Oumar Boubacar NDONGO

