Dans son entretien au « Soleil » que nous publions aujourd’hui, le chef de l’État raconte ce souvenir avec une émotion qui dépasse l’anecdote personnelle. Il ne s’agit pas seulement de célébrer le chemin parcouru par un enfant devenu président. Il s’agit de comprendre ce qu’un événement sportif peut déposer dans l’imagination d’un jeune être. Une image, une admiration, un rêve.
Et, longtemps après, la possibilité de se croire capable d’aller plus loin que l’horizon familier. Dakar 2026 doit être jugé à cette aune. Bien sûr, il faudra des compétitions réussies, des installations fonctionnelles, des transports fluides, des rues propres et une organisation à la hauteur de l’événement. Le monde ne manque pas de grands discours sur l’hospitalité. Il sait aussi mesurer le sérieux d’un pays au temps perdu dans les embouteillages, à la qualité de l’accueil dans les stades et au soin apporté aux détails. La Teranga ne saurait être un slogan imprimé sur une affiche. Elle doit se reconnaître dans les gestes. Mais les Jeux olympiques de la jeunesse ne se réduisent pas à une démonstration de savoir-faire. Ils offrent au Sénégal une occasion plus rare. Celle de faire entrer ses enfants dans le monde par le contact direct avec d’autres jeunesses. D’autres langues. D’autres ambitions. Une fille de Kolda pourra voir une championne de son âge manier le fleuret. Un garçon de Pikine découvrira peut-être que l’aviron, l’escrime ou l’athlétisme ne sont pas des disciplines réservées à des contrées lointaines.
Il suffit parfois d’une heure dans une tribune pour déplacer les limites que l’on s’était assignées. L’enjeu est considérable dans un pays très jeune comme le nôtre. On parle trop souvent de la jeunesse comme d’une difficulté à résoudre. D’une impatience à contenir. Dakar 2026 devrait nous aider à changer de regard. La jeunesse n’est pas seulement l’avenir du pays. Elle en est déjà le présent, avec ses talents, ses frustrations, son énergie et son besoin de perspectives. Lui offrir une scène ne dispense pas de lui ouvrir des portes. Encore faut-il que les rêves suscités par les Jeux trouvent, après la cérémonie de clôture, des chemins pour se réaliser. Le Président Faye insiste, à juste titre, sur la continuité de l’État. Les Jeux ont été attribués au Sénégal en 2018. Ils ont ensuite été reportés en raison de la pandémie. Entre-temps, les majorités ont changé, mais l’engagement demeure. Cette fidélité à la parole publique mérite d’être saluée. Un pays ne se construit pas en effaçant ce que ses prédécesseurs ont entrepris. Il se bâtit aussi en sachant reprendre un projet, le mener à son terme et en assumer la responsabilité collective.
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La République n’appartient pas à ceux qui l’administrent momentanément. Elle survit à leurs ambitions et à leurs désaccords. Dans une période d’ajustement économique, la question du coût des Jeux reste néanmoins légitime. Chaque franc public doit être employé avec discernement, et la fête ne saurait faire oublier les urgences sociales. La meilleure réponse ne viendra pas des seules déclarations d’intention. Elle se lira dans l’usage durable des équipements, tout comme dans les compétences acquises. Elle s’appréciera dans les entreprises mobilisées, les emplois créés et les possibilités offertes aux jeunes. Une piscine olympique, un stade ou une salle omnisports n’ont de véritable valeur que s’ils continuent de servir la population longtemps après le départ des délégations. Le bilan des Jeux se mesurera autant à ce qui restera qu’à ce qui aura brillé. Pour l’Afrique, l’événement revêt une dimension supplémentaire. Elle accueille pour la première fois les Jeux olympiques de la jeunesse. Pourtant, il aura fallu attendre plus d’un siècle après la naissance de l’Olympisme moderne pour que la flamme prenne rendez-vous sur cette terre. Elle a pourtant donné au sport mondial tant de champions et de moments mémorables. Cette attente dit quelque chose des déséquilibres persistants de la scène internationale. Le vieux continent a longtemps été convié à admirer, à participer, à applaudir.
Le voici appelé à organiser, à décider et à recevoir. Il ne s’agit pas de transformer Dakar en procès permanent de l’ordre mondial. Il s’agit de comprendre qu’un rendez-vous sportif peut aussi porter une ambition politique, au sens le plus noble du terme. Quand un continent démontre sa capacité à accueillir une compétition de cette ampleur, il ne gagne pas seulement en visibilité. Il affirme son droit à prendre sa place. La revendication d’une représentation plus juste de l’Afrique dans les institutions internationales obéit à la même logique. On ne peut prétendre construire un monde commun en maintenant durablement à l’écart ceux qui en constituent une part majeure. Le sport, lui, propose une leçon simple, presque enfantine, mais dont les adultes feraient bien de se souvenir. On peut affronter un adversaire sans le mépriser. Défendre son drapeau sans nier celui du voisin. Chercher la victoire tout en acceptant des règles communes.
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Le vaincu mérite autant de considération que le vainqueur, surtout au moment où il se relève. Dans une époque traversée par les conflits, les replis identitaires et les crispations nationales, cette grammaire du respect n’est pas dérisoire. Elle rappelle que la compétition n’exclut pas la fraternité et que la différence n’interdit pas la rencontre. Faire monde ensemble, c’est précisément cela. Ce n’est pas gommer les identités, uniformiser les cultures ou prétendre que les inégalités disparaissent le temps d’une cérémonie. C’est reconnaître que nous partageons une maison dont personne ne possède seul les clés. Le Sénégal y apportera sa langue, ses traditions, sa musique, son hospitalité et cette conviction, chère à Senghor, que l’humanité s’enrichit du donner et du recevoir. Reste à faire vivre cette ambition au-delà des discours. Il faudra veiller à ce que les filles aient toute leur place, que les jeunes en situation de handicap ne soient pas relégués aux marges, que les enfants des régions éloignées puissent eux aussi profiter de l’événement. La fierté nationale ne devrait pas être le privilège de ceux qui ont les moyens d’acheter un billet ou la possibilité de se rendre à Diamniadio.
Elle grandira à mesure que chacun pourra se sentir concerné. Le 31 octobre, un président déclarera les Jeux ouverts. Mais, derrière lui, il y aura peut-être cet enfant de Ndiaganiao qui regardait Carl Lewis et Mike Powell sans savoir que cette nuit-là, quelque chose se préparait dans sa propre vie. Il y aura surtout des milliers d’autres enfants, devant les pistes et les tribunes, qui chercheront leur champion, leur discipline, leur raison d’espérer. La flamme finira par s’éteindre. C’est sa loi. La nôtre sera de ne pas laisser s’éteindre ce qu’elle aura éveillé. Car le succès véritable de Dakar 2026 ne se comptera pas seulement en médailles, en records ou en applaudissements. Il se reconnaîtra, dans dix ou vingt ans, à ces femmes et à ces hommes qui pourront dire qu’un jour, à Dakar, ils ont découvert que le monde était à leur portée. Et qu’ils avaient, eux aussi, leur place à prendre.


