Le 19 juillet 2026, à Lungi en Sierra Leone, les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ont désigné le Président Bassirou Diomaye Faye comme nouveau président en exercice de l’organisation, à l’issue de sa 69ᵉ session ordinaire. Il succède au président sierra-léonais Julius Maada Bio pour un mandat d’un an, à l’approche du cinquantième anniversaire de l’institution, créée le 28 mai 1975. Sa prise de fonction formelle est prévue le 1er septembre 2026 à Abuja.
Dès son discours d’investiture à Freetown, Faye a posé les termes concrets de son mandat plutôt que de s’en tenir à des généralités diplomatiques, identifiant trois chantiers : le terrorisme, la vulnérabilité des économies régionales et la réforme des institutions communautaires. Sur le premier point, l’engagement le plus tangible porte sur la force régionale antiterroriste : une brigade de 1 650 soldats, validée en février dernier, censée constituer le socle d’un dispositif de 260 000 hommes pour un budget annuel projeté à 2,5 milliards de dollars. Faye a appelé à la rendre opérationnelle, à mutualiser les moyens des États membres et à accroître l’autonomie financière de la Communauté ; un mandat centré sur l’exécution plus que sur la déclaration d’intention.
Ce mandat ne se limite pas à la présidence tournante de la Conférence des chefs d’État, fonction politique d’un an. En décembre dernier, les chefs d’État avaient déjà attribué au Sénégal la présidence de la Commission de la CEDEAO pour 2026-2030, bras exécutif de l’organisation : le général Birame Diop, ancien ministre de la Défense et ancien chef d’état-major sénégalais, y prend officiellement ses fonctions le 1er septembre 2026 à Abuja, en remplacement d’Omar Alieu Touray. Cette double casquette, direction politique via Faye et direction administrative via Diop, place le Sénégal dans une position de leadership régional sans précédent, avec la capacité de faire converger agenda diplomatique et mise en œuvre technique au risque d’être perçu par certains partenaires comme concentrant trop de leviers.
Cette architecture de pouvoir dépasse d’ailleurs le seul tandem Faye-Diop. Le Sénégalais Abdoulaye Diop préside depuis 2021 la Commission de l’UEMOA, l’institution communautaire que les trois États de l’AES n’ont, à ce jour, jamais quittée, tandis que son compatriote Makhtar Diop dirige la Société financière internationale (IFC), bras du Groupe de la Banque mondiale dédié au secteur privé. Cette présence sénégalaise simultanée à la tête de plusieurs instances majeures élargit le réseau relationnel sur lequel Faye peut s’appuyer à condition d’en faire un levier de coordination plutôt qu’une source de suspicion sur une influence jugée excessive.
Ce programme s’inscrit dans l’un des moments les plus délicats de l’histoire de la CEDEAO, amputée d’un quart de ses membres et sommée de se réinventer. Le retrait officiel du Mali, du Burkina Faso et du Niger, entré en vigueur en janvier 2025, a réduit la CEDEAO de quinze à douze États. Ces trois économies significatives (respectivement 7ᵉ, 6ᵉ et 8ᵉ de la zone) ont fondé l’Alliance des États du Sahel (AES), née en 2023 comme pacte de défense avant de se muer en ambition politique et économique autonome. Ce retrait ouvre un risque de fragmentation normative : le départ de régimes militaires qui rejettent le corpus démocratique bâti par la CEDEAO depuis les années 1990 crée une zone grise institutionnelle au Sahel. C’est dans ce contexte que Faye a appelé à une « CEDEAO rénovée », plaidant pour une refondation de l’intégration régionale à l’approche du cinquantenaire de l’organisation.
Plutôt que le choix binaire entre réintégration complète et rupture définitive, une option se dessine : construire plusieurs strates de coopération indépendantes du statut d’adhésion, une sécurité mutualisée, la menace jihadiste ignorant les frontières institutionnelles ; une libre circulation déjà acquise de facto puisque l’AES reste membre de l’UEMOA ; un statut d’observateur donnant voix aux instances économiques sans exiger l’adhésion aux clauses démocratiques du traité de 1993.
Cette approche a déjà une traduction diplomatique concrète : le Sénégal, membre fondateur attaché à une intégration ouverte, plaide pour une approche pragmatique vis-à-vis de l’AES, privilégiant les canaux techniques là où la rupture politique est consommée. Le risque, identifié par plusieurs diplomates régionaux, est que cette flexibilité soit lue comme une validation implicite du fait accompli, affaiblissant la portée dissuasive de la CEDEAO face à de futurs coups d’État, un dilemme entre fermeté normative et pragmatisme d’unité régionale.
Le paradoxe le plus révélateur reste monétaire : malgré la rupture consommée, le Mali, le Niger et le Burkina Faso sont demeurés dans l’UEMOA et ont conservé le franc CFA. L’AES annonce vouloir créer sa propre monnaie, provisoirement baptisée « le sahel », mais six ans après l’annonce de la fin programmée du CFA, aucune rupture concrète n’a eu lieu : changer le nom d’une monnaie ne suffit pas à changer sa nature. L’ECO, prévu comme monnaie unique de la CEDEAO pour 2027 mais dont la mise en œuvre traîne depuis 2019, pourrait offrir un cadre neutre, ni CFA connoté colonial ni « sahel » isolé et fragile, à intégrer dans son agenda de réforme.
Au-delà de ce paradoxe monétaire, la dimension énergétique nous renseigne autrement sur l’inextricable communauté de destin des États de la sous-région. En août 2023, dans le sillage du coup d’État nigérien, le Nigeria avait coupé la ligne haute tension alimentant le Niger qui importait alors 70 % de son électricité depuis son voisin, provoquant des pénuries prolongées avant la levée de la sanction en février 2024. Cet épisode a montré que la dépendance énergétique transfrontalière peut devenir, en Afrique de l’Ouest, un instrument de pression aussi efficace et dévastateur qu’un embargo financier. Il faut rappeler que les 15 pays sont désormais interconnectés dans le cadre du WAPP où les pays de l’AES sont toujours membres, soulignant ainsi que les raisons d’une union dépassent toute autre considération de cession. Le Sénégal, dans ce contexte, peut jouer un rôle de premier plan en faisant le plaidoyer de la sauvegarde de la dynamique intégrative dans la sous-région. En effet, il bénéficie depuis plusieurs décennies de l’hydroélectricité du barrage de Manantali, au Mali, via l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), qui associe Dakar au Mali, à la Mauritanie et à la Guinée ; une nouvelle interconnexion Sénégal-Mali, prévue en 2026, doit permettre au Sénégal d’exporter cette fois son surplus électrique vers son voisin sahélien, preuve que le lien structurel entre Dakar et au moins un État de l’Alliance ne s’est jamais rompu, et ce canal de coopération technique concret pour Faye devrait être fortement mis à profit.
Le cas le plus instructif pour penser la gestion de l’AES est peut-être celui que le Président a lui-même expérimenté avec la France. Le retrait des troupes françaises du Sénégal, achevé le 17 juillet 2025 après 65 ans de présence militaire permanente, s’est fait selon une méthode aux antipodes de celle de l’AES : une commission conjointe, créée dès février 2025, a organisé les modalités de départ et la restitution des emprises, plutôt qu’une rupture unilatérale comme celle décrétée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger en janvier 2024. La rupture n’a pas signifié l’absence de relation, mais sa renégociation sur des bases d’égalité.
Cette méthode offre un contre-modèle exact à la doctrine de sanctions de la CEDEAO, qui avait proposé fin 2024 un moratoire de six mois à l’AES, perçu par les autorités concernées comme une manœuvre dilatoire, et rejeté en bloc par le général Assimi Goïta au nom du caractère « irréversible et immédiat » du retrait. Le Président Faye pourrait proposer à l’AES une commission conjointe de reconfiguration sur ce modèle : reconnaître la rupture comme un fait acquis, mais organiser des instances techniques mixtes sur la sécurité, la monnaie et la libre circulation. Le Président n’arrive pas en terrain inconnu : il a déjà conduit, avec son homologue togolais Faure Gnassingbé, une médiation directe auprès des trois pays de l’AES, épaulé par le professeur Abdoulaye Bathily. Le tandem avec le Togo reste le pont le plus solide vers l’AES ; l’axe des poids lourds ; le Nigérian Bola Tinubu, l’Ivoirien Alassane Ouattara, le Ghanéen John Dramani Mahama, demeure cependant incontournable sur les plans économique et sécuritaire.
Son mandat d’un an, désormais adossé à la présidence sénégalaise de la Commission jusqu’en 2030, dira si cette architecture de pouvoir et ce programme chiffré ; force antiterroriste, autonomie financière, relance de l’ECO peuvent transformer une présidence tournante habituellement protocolaire en levier réel de réforme, ou si la fracture avec l’AES s’installera durablement dans le paysage ouest-africain. Sa réussite exige un engagement permanent et rigoureux de toute la diplomatie sénégalaise et l’activation de la science des relations internationales longtemps caractéristique du Sénégal. Le Président Bassirou Diomaye Faye a une carte historique à jouer.
Aziz FALL
Haut Fonctionnaire

