Lorsqu’un artiste, fort de plusieurs décennies de carrière, se retrouve en difficulté financière,
sommes-nous en mesure de savoir ce que ses créations ont rapporté, qui a perçu ces sommes et si
l’intégralité de ses droits lui a bien été reversée ?
Cette question ne concerne pas que les artistes en fin de carrière. Elle est tout aussi vraie pour une
génération de talents qui cumulent aujourd’hui vues, streams et concerts complets et qui pourtant, à y
regarder de près, ne touchent que peu, voire rien, de ce que leur musique génère réellement. Le
succès d’écoute et le succès économique sont deux choses distinctes, et le fossé entre les deux
traverse toutes les générations : d’un côté des catalogues anciens mal suivis, de l’autre des titres
viraux dont les métadonnées n’ont jamais été correctement renseignées.
Une carrière ne génère pas uniquement des cachets. Selon son rôle : auteur, compositeur, interprète,
producteur ou titulaire d’autres droits un artiste perçoit des revenus issus de multiples sources : droits
d’auteur, droits voisins, exploitation d’enregistrements, distribution numérique, licences. L’OMPI le
rappelle : la gestion individuelle de ces droits est souvent impossible, un auteur ne peut négocier avec
chaque radio qui diffuse sa musique. C’est le rôle des organismes de gestion collective de suivre ces
usages, négocier, collecter et répartir les redevances.
La question à poser à un artiste en difficulté n’est donc pas seulement : « Comment l’aider ? » mais
aussi : « Avons-nous vérifié tout ce qui lui est déjà dû ? »
Un parcours du combattant pour récupérer son propre argent
Retracer d’anciennes exploitations tourne vite au parcours du combattant : adresses invalides,
contrats introuvables, sociétés ayant changé de structure. Sur le terrain, cela prend une forme très
concrète un distributeur qui ne transmet plus de relevé, des versements interrompus derrière des
excuses de « problème technique » jamais résolu, des interlocuteurs qui finissent par devenir
injoignables. Ce ne sont pas des cas isolés : ce sont des schémas qui reviennent, catalogue après
catalogue.
Il faut aussi le dire du côté des contrats : certains accords avec des producteurs ou éditeurs sont
rédigés de façon suffisamment complexe pour que l’artiste n’en mesure les implications que des
années plus tard, sans que cela lui soit annoncé comme tel à la signature. Ce n’est pas systématique,
mais c’est un risque réel que l’artiste signe seul son premier contrat ou qu’il découvre, des années
après, ce qu’il n’a jamais vérifié.
Dans mes travaux actuels sur les catalogues de plusieurs artistes africains confirmés, je mesure
quotidiennement cette difficulté à retracer une chaîne administrative ancienne. Sans conclusion hâtive
sur les responsabilités, une conviction s’impose : il est bien plus ardu de recouvrer des revenus après
plusieurs années que d’en assurer le suivi dès le départ.
Transparence attendue, responsabilité partagée
Les intermédiaires producteurs, distributeurs, éditeurs jouent un rôle essentiel et ne sont pas les
adversaires des artistes. Mais tout acteur participant à l’exploitation d’une œuvre doit pouvoir rendre
compte de son activité : qui exploite, pour quelle durée, sur quels territoires, selon quelles conditions
financières. L’OMPI souligne d’ailleurs qu’en Afrique, de nombreux litiges persistent entre artistes et
producteurs, et accompagne plusieurs institutions dans la mise en place de mécanismes de
médiation adaptés.
Les sociétés de gestion collective ont, elles aussi, un rôle charnière : identifier précisément les
œuvres et leurs ayants droit, collecter et répartir les redevances. L’enjeu est loin d’être marginal,
selon le Rapport des collectes mondiales 2025 de la CISAC, 13,97 milliards d’euros ont été reversés
aux créateurs dans le monde en 2024, dont 90 millions d’euros en Afrique (+14,2 %). Les flux
financiers sont réels ; notre mission est de garantir aux créateurs, débutants ou confirmés, une pleine
transparence sur ce qui leur revient.
Mais il serait trop simple de tout reporter sur les intermédiaires. Artistes et managers ont aussi leur
part de responsabilité : un contrat signé puis oublié, une œuvre publiée sans métadonnées
correctement renseignées, un manager remplacé sans transfert des accès, des relevés jamais
réclamés , dix ans plus tard, tout reste à reconstituer. Le métier de manager doit évoluer : il ne suffit
plus de négocier un cachet, il faut savoir organiser, ou déléguer, le suivi des contrats, des droits et
des revenus. S’instruire sur ses propres droits et s’entourer de professionnels compétents n’est plus
une option.
Avant de donner, cherchons ce qui est dû
La solidarité reste nécessaire face à une urgence ; elle ne doit pas se substituer à la protection des
droits. Le vrai problème est structurel : des intermédiaires identifiables sur le papier, mais introuvables
en pratique de véritables « distributeurs fantômes », présents dans les contrats mais absents lorsqu’il
s’agit de rendre des comptes.
Avant de se demander quelle aide apporter à un artiste confirmé, ou avant de célébrer le succès viral
d’un jeune talent sans se demander ce qu’il en retire vraiment, il faudrait pouvoir établir un vrai
diagnostic patrimonial : quelles œuvres, quels droits, quels exploitants actifs, quelles sommes
potentiellement bloquées.
Il faut apprendre à nos artistes à pêcher plutôt que d’attendre qu’ils aient faim pour leur donner du
poisson. Cela suppose une chaîne transparente et accessible d’artistes, managers, producteurs,
distributeurs, organismes de gestion collective, juristes, pouvoirs publics pour que le travail de
chaque artiste, hier comme aujourd’hui, continue de générer ce qu’il lui est dû.
Saran Cissoko Consultante en direction artistique et en gestion des droits et revenus des artistes,
PDG de Kumbati.
Références
● OMPI, Gestion collective du droit d’auteur et des droits connexes
● OMPI, WIPO ADR for Digital Copyright and Content Disputes
● OMPI, Alternative Dispute Resolution – A Game-Changer for Copyright and Entertainment Disputes in
Africa
● CISAC, Global Collections Report 2025


