Maguèye Kassé aura passé sa vie à faire circuler les hommes, les livres et les idées entre l’Afrique et l’Europe. Il s’est éteint hier à Dakar. C’est toute une communauté universitaire qui est en deuil, en France et en Allemagne. En tant que complice intellectuel et ami, je m’en fais le porte-parole.
L’aventure de Maguèye avec la France avait commencé il y a bien longtemps, lors de son envoi en hypokhâgne par le président Senghor, qui voulait, comme il le racontait avec humour, « éloigner les éléments vifs et truculents du terrain politique en leur donnant la meilleure formation possible en classe préparatoire en France ». Envoyé à Nancy, il avait préféré rejoindre ses amis à Orléans, où il avait à la fois parfait son apprentissage de la vie et acquis une partie de sa culture, dont l’univers sénégalais constituait le socle. Il parlait de cette époque comme d’un temps béni. Il avait ensuite poursuivi ses études en France et en Allemagne, deux pays pour lesquels il gardait un attachement fort, teinté de nostalgie et de joie, d’amertume parfois et de gratitude. Ses études s’étaient achevées par sa thèse d’État à l’université Paris-VIII, sous la direction du germaniste Gilbert Badia, consacrée aux « relations culturelles de la RFA et de la RDA avec les pays d’Afrique de l’Ouest entre 1949 et 1980 ». Il avait obtenu à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar la chaire de littérature et de civilisation germaniques, à laquelle il avait fait honneur pendant sa longue carrière, formant ses étudiants avec rigueur et bienveillance à la connaissance de l’Allemagne, dont il avait si intimement côtoyé tous les aspects. Il était entré récemment à l’Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal, au sein de la section Arts, Lettres et Cultures, ce dont nous étions très fiers.
Notre première rencontre remonte à 2014, année où nous avions organisé avec Richard Kuba et Hélène Ivanoff un colloque à Francfort sur Leo Frobenius. Il y avait fait une intervention intitulée « Leo Frobenius : une « histoire croisée » de la naissance et de l’appropriation du savoir ethnologique en Allemagne et en France », publiée ensuite à Berlin. J’y avais vu arriver ce personnage d’une élégance subtile et d’une très grande profondeur intellectuelle. Une coopération s’était alors enclenchée, qui n’a cessé depuis : le colloque « Médiations africaines dans la construction et la réappropriation d’un savoir ethnologique » à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, du 22 au 24 mars 2017, et l’exposition « Art rupestre africain. De la contribution africaine à la découverte d’un patrimoine universel », présentée au musée Théodore-Monod de l’IFAN du 23 mars au 23 avril 2017, parallèlement au colloque. Il appréciait également notre dialogue dans la revue Allemagne d’aujourd’hui ; notre dernier entretien, paru en 2024, s’intitulait « Entretien à bâtons rompus sur les aspects mémoriels de la colonisation française et allemande en Afrique ».
Maguèye était l’un des commissaires de cette exposition au musée de l’IFAN, mais son amour de l’art ne s’arrêtait pas là : le cinéma d’abord, notamment celui d’Ousmane Sembène, dont il avait été proche et dont il était l’un des grands spécialistes. Membre fondateur et président de l’Association Sembène Ousmane, il lui avait consacré de nombreux articles, conférences et travaux universitaires, engagé qu’il était dans la préservation, l’étude et la transmission de son œuvre. Le jazz ensuite, dont il me faisait découvrir des musiciens que j’ignorais, lors de nos longs trajets en voiture vers Touba ou Saint-Louis, ponctués de dialogues spirituels et de discussions inoubliables. La peinture enfin, notamment à travers son amitié pour Abdoulaye Diallo, le Berger de l’île de Ngor — une amitié dans laquelle il m’avait laissé m’immiscer avec un infini bonheur.
Ce compagnonnage avait conduit à de très belles réalisations, qu’il savait concevoir, lui qui avait été commissaire général de la huitième Biennale de l’art africain contemporain de Dakar — Dak’Art 2008, organisée du 9 mai au 9 juin 2008. Il y avait eu notamment l’exposition « Quelle humanité pour demain ? » à la bibliothèque universitaire Cheikh Anta Diop, de mai à juillet 2018, qui avait accueilli environ 4 800 visiteurs, étudiants et scolaires non compris ; une première version, sous le même titre, avait été montrée dès septembre 2017 dans l’atelier-galerie de l’île de Ngor, avec 63 œuvres réunies autour de la grande toile éponyme. S’en étaient suivis le colloque éponyme, organisé à l’hôtel Terrou Bi de Dakar, et la publication, en 2021, de six volumes chez L’Harmattan Sénégal, coordonnés par Maguèye Kassé, Ibrahima Silla et Abdoulaye Diallo — deux entreprises auxquelles il m’avait associé, comme il le faisait toujours. Enfin, il avait participé comme commissaire invité à l’exposition Préhistomania à Paris, où était exposé son ami Abdoulaye Diallo. Egidia Souto, Richard Kuba et moi-même, commissaires scientifiques, étions très heureux de les avoir parmi nous ; l’exposition a attiré 130 000 visiteurs.
Maguèye avait rencontré à plusieurs reprises Daniel Mouchard, président de notre université, et avait été le médiateur central des accords avec les universités sénégalaises qui seront signés à l’automne 2026. Il ne sera malheureusement plus là pour y assister en tant qu’invité principal, mais rien ne se serait fait sans lui, sans son insatiable générosité, sa véritable fiabilité et son amitié à toute épreuve. Il venait par ailleurs d’intégrer comme expert mon collège doctoral franco-allemand sur les musées, et je m’en réjouissais. Il m’a introduit de la plus belle des façons dans la tradition et l’histoire sénégalaises, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle de son pays, et j’ai beaucoup appris de la richesse culturelle du Sénégal, ce dont je lui serai éternellement reconnaissant. Nous avions encore de nombreux projets, dont une exposition au Goethe-Institut de Dakar qui lui tenait à cœur.
Tous mes amis français, portugais et allemands qui l’ont connu se joignent à cet hommage. Maguèye, je n’oublierai ni ton amitié, ni nos échanges, ni ton immense leçon de vie. Merci !
Jean-Louis GEORGET
Professeur à l’Université Sorbonne Nouvelle
Directeur du CEREG et du collège doctoral franco-allemand « Représenter l’Autre : musées, universités, ethnologie »
Commissaire de l’exposition Préhistomania, musée de l’Homme


