Une tension fondamentale du journalisme moderne : le conflit entre la souveraineté des États (qui contrôlent leurs frontières et délivrent les visas) et l’idéal d’un journalisme universel, garant du droit international à l’information.
L’idée d’un « passeport » ou d’un « visa international » pour les professionnels des médias est un vieux rêve de la presse, mais sa concrétisation se heurte à des réalités politiques et juridiques complexes. La coupe du monde de 2002 au Japon et en Corée avait ouvert une lueur d’espoir. Le visa d’un seul pays des deux en plus de l’accréditation médias de la FIFA avait permis aux journalistes de couvrir l’événement sur les deux sites. Mais cette disposition n’a pas été formalisée et systématisee par la suite.
Voila pourquoi cette question est si cruciale et pourquoi, jusqu’ici, les Nations Unies ou les instances sportives ont du mal à s’en emparer pleinement :
1. Le choc des souverainetés : Le droit d’informer face au contrôle des frontières
Pour les gouvernements, accorder un visa reste l’un des symboles les plus stricts de la souveraineté nationale. Aucun traité international actuel n’oblige un État à ouvrir ses frontières à un citoyen étranger, fût-il journaliste.
Lors de grands événements comme la Coupe du Monde, les pays hôtes utilisent souvent l’accréditation médias comme un filtre politique. Permettre aux Nations Unies ou à l’AIPS (Association Internationale de la Presse Sportive) de délivrer un « laissez-passer universel » reviendrait, pour les États, à abandonner une partie de leur pouvoir de contrôle.
2. Le dilemme de l’ONU : Entre liberté d’expression et diplomatie
Pourquoi l’ONU ne tranche-t-elle pas ? L’ONU est une organisation composée d’États membres, dont beaucoup ont des visions très restrictives de la liberté de la presse.
Bien que l’Article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme protège la liberté de « chercher, recevoir et répandre les informations […] sans considération de frontières », ce texte n’a pas de force contraignante pour la libre circulation physique des reporters.
Si l’ONU tentait de créer un statut de « journaliste international sans frontières », les débats bloqueraient immédiatement sur une question complexe : Qui définit qui est journaliste ? À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, les États autoritaires en profiteraient pour imposer des critères d’exclusion.
3. La responsabilité des instances sportives (FIFA, CIO)
Si nous pointons du doigt le rôle des instances sportives, c’est parce qu’elles sont les plus habilitées à se saisir d’un tel dossier. La FIFA ou le Comité International Olympique (CIO) ont un grand un pouvoir. Ils signent des contrats de ville ou de pays hôtes qui incluent théoriquement des garanties pour les médias.
Cependant, l’histoire récente (comme la Coupe du Monde au Qatar en 2022 ou les Jeux Olympiques d’hiver à Pékin) montre que ces instances privilégient souvent le compromis économique et politique avec les pays organisateurs plutôt que de mener une bataille de principe pour la liberté totale de la presse.
Le cœur du problème : Si le journaliste représente « l’opinion mondiale » et non son pays d’origine, il reste juridiquement rattaché à sa nationalité dès qu’il s’agit de passer une frontière. Tant que les accréditations sportives dépendront du feu vert sécuritaire des États hôtes, le risque de censure ou de sélection des journalistes persistera.
Le débat à engager via les associations de journalistes est donc capital.
Pour que l’identité du journaliste ne subisse pas ce « sacré coup », il faudrait inscrire l’accès aux grands événements non plus comme une faveur accordée par un État, mais comme une condition sine qua non du droit international du sport.
Mamadou Kassé
Journaliste


