Il y a de cela quelques jours, on a célébré le président Abdoulaye Wade. Cette célébration a permis de retracer sa vie de lutte, ses positions militantes et politiques. L’actuel président, Son Excellence Bassirou Diomaye Diakhar Faye a dit à l’occasion de l’événement qu’une fois que l’individu atteint 100 ans, sa vie ne lui appartient plus, elle devient donc collective, un héritage qui doit pouvoir inspirer et être conservé.
Célébrer le siècle de vie d’une personne inspirante de par son parcours n’est pas une nouveauté au Sénégal. Il y a de cela quelques mois, le centenaire de Frantz Fanon a été célébré, un moment de commémoration de sa vie, ses combats, ce qu’il représente pour ce qu’on désigne par le « tier-monde » dont il est l’un des plus grands penseurs. Quelques années plus tôt, en 2021, une célébration nationale eut lieu pour revenir sur le parcours brillant et humaniste du Professeur Amadou Makhtar Mbow. Ces hommages qui sont reconnus à de grandes personnalités sont des moments de réflexion qui permettent de les faire connaitre aux plus jeunes générations, de revenir sur l’importance du patrimoine humain, sur comment la vie d’un individu comme l’a rappelé le président cesse de lui appartenir pour devenir un héritage commun et national.
Ces héritages aujourd’hui sont on ne peut plus importants. Ils servent surtout à construire un fil entre plusieurs générations et servent à inspirer les plus jeunes pour qu’ils tirent des leçons de leur vies et qu’ils puissent s’en approprier. Cela dépasse donc la simple exaltation d’un individu pour se muer en une histoire collective. L’individu devient un patrimoine.
La notion de patrimoine est une notion qui désigne selon le Larousse : des « héritages culturels de générations qui se sont succédé, les vestiges du passé évoquent les fondements où les civilisations plongent leurs racines et racontent l’histoire des peuples. Ils peuvent prendre des formes multiples ». Il s’agit donc principalement d’un leg qui permet de mieux raconter le passé et conservé pour servir aux générations futures.
Il y a une revendication pour la féminisation du terme à travers le « matrimoine ». Certaines militent pour une plus grande célébration des héritages féminins qui sont souvent laissés à la marge. Le matrimoine permet donc de célébrer celles ayant largement contribué à façonner notre passé à travers leurs luttes, leurs créations, leurs engagements. L’accent est mis sur la nécessité de mieux transmettre les héritages des femmes et de les valoriser. Le matrimoine s’inscrit dans une posture de révolte et de visibilisation. Il permet donc de mettre en lumière celles qui sont laissées à la marge, qui ne sont pas souvent célébrées et dont les histoires ou créations restent dans l’ombre. Le matrimoine permet également et surtout d’assurer une transmission, de conserver l’héritage féminin et de construire des ponts entre différentes générations.
Au Sénégal, à l’heure des grandes célébrations, il serait important de s’interroger sur la présence des femmes dans ces héritages transmis. Les luttes ne sont pas seulement masculines, il existe dans le pays des femmes aux parcours exceptionnels dont il faudrait davantage parler, les mettre en avant pour qu’elles puissent servir d’inspiration. Ce silence observé sur les héritages féminins interroge notamment par rapport à la transmission mais surtout montre le plafond de verre qui existe en termes de représentation féminine. Il y a quelques temps, la nomination de quatre femmes dans le gouvernement a suscité beaucoup de réactions. De plus en plus, on note une faible représentation des femmes sur la scène politique. Cela ne s’arrête pas là, avec le projet de nomination des villes, aucune femme ne fut incluse. Pourtant, au Sénégal, il existe des femmes aux parcours variés et inspirants qui auraient pu être autant célébrées. Il y a donc un problème. Un problème qui interroge la visibilité ou l’invisibilisation des femmes. Mao Zedong disait que les femmes constituent la moitié du ciel. Comment se fait-il que cette moitié reste confinée, marginalisée, écartée ? Comment inspirer les jeunes femmes si on ne leur donne aucune référence ? Comment faire l’Histoire sans inclure celles qui en ont fait parties ?
Il faut donc travailler à revaloriser les héritages féminins. Cela dépasse une simple question de célébration mais permet de réhabiliter et d’honorer des figures qui ont largement contribué à faire l’Histoire de ce pays. Cela commence par comprendre que la représentation est une nécessité, elle est essentielle pour construire l’inclusion. Des figures telles que Christine Yandé Diop qui a eu 100 ans récemment et qui a été la première femme noire à diriger une maison d’édition à Paris et qui a permis à beaucoup d’auteurs dont Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon, Camara Laye d’être publiés, mérite davantage d’être célébrées. On peut penser à Eugénie Rokhaya Aw grande journaliste et militante dont le parcours pourrait servir de véritable source d’inspiration pour les jeunes femmes les éclairant sur ce que signifie mener une vie de lutte sans céder face à la répression. On pourrait parler de Caroline Faye, première femme ministre et première femme députée. Sans oublier Annette Mbaye d’Enerville, celle à qui on doit le musée de la Femme, la première journaliste sénégalaise, celle qui a crée la Revue AWA, l’un des premiers magazines féminins post indépendance et qui traitait de la condition féminine et d’autres sujets à la fois politique et social.
Annette Mbaye d’Enerville aura bientôt cent ans et sa vie, son parcours, ses luttes mériterait bien un « femmage » national. Cette manière de féminiser le terme « hommage » se veut radical pour mieux rendre gloire et grâce aux figures féminines.
Des figures plus contemporaines dont la Procureure Dior Fall Sow, l’écrivaine Aminata Sow Fall, Professeure Awa Marie Coll Seck, Marie Angélique Savané, Professeure Fatou Sow Sarr, la première femme à diriger un parti et ancienne vice-présidente du Sénat Marieme Wane Ly, la Professeure Fatou Sow et la Professeure Amsatou Sow Sidibe, première femme agrégée en droit, la Professeure Penda Ba, première femme agrégée en sciences politiques méritent une plus grande visibilité de par leurs parcours et engagements. La transmission est un aspect essentiel pour assurer une continuité dans la lutte pour les droits des femmes. Il s’agit de montrer celles qui ne sont pas nommées et qui pourtant ont tellement construit.
A l’heure alors où l’on note un réel recul en termes de présence des femmes dans les différents espaces, il est plus qu’urgent de travailler sur la transmission des héritages féminins, de les placer au centre. Le progrès ne se construit pas en reposant uniquement sur une partie de la population. Sankara disait : « aucune révolution ne se fera sans les femmes ». Il ira plus loin en affirmant que l’émancipation des femmes n’est pas un acte de charité mais une nécessité basique pour que la révolution puisse triompher. A l’heure où des appels à la décolonisation et où le panafricanisme sont de plus en plus revendiqués, il faudrait bien rappeler l’importance de déconstruire les systèmes oppressifs notamment ceux fondés sur le genre. Parce qu’elles sont la moitié du Ciel, la moitié de la Terre, l’inclusion des femmes est une exigence pour la construction de la justice sociale.
Mame Diarra FALL, juriste et militante pour les droits des femmes


