Dakar. L’esthétique d’une ville transcende ses édifices, ses boulevards, son relief. La beauté d’une cité tient surtout à ce qu’elle porte d’intangible et d’atemporel. Dakar des esprits, Dakar des grands hommes et des femmes pionnières dans leur art, était abonnée absente depuis trop longtemps pour une ville de sa trempe.
Et pourtant, dans cette ville se trouvent encore, entre deux ombres, des hommes et des femmes téméraires, mus par l’urgence de l’essentiel. Ceux qui veulent remettre le cours de l’histoire à l’endroit et reprendre le chemin, méandreux mais prometteur, du pèlerinage vers les origines ; vers les temps où Dakar rayonnait de sa créativité et de son foisonnement intellectuel et spirituel. Ils sont prêts à redessiner un nouveau croquis culturel, aligné sur ce qui demeure l’âme de la ville. Cette âme qui scelle le destin de Dakar comme porte d’entrée du souffle intarissable de l’homme en quête de profondeur. Rappelons-le, elle fut jadis le réceptacle de l’intelligentsia ouest-africaine, dont les figures de proue ont cimenté leur place dans le panthéon des esprits du continent et du monde.
La ville est restée trop longtemps sevrée de sa sève existentielle, faite du chant nostalgique des troubadours de la beauté évanescente du monde ; mais aussi de la tragédie d’un peuple en quête perpétuelle de liberté et de résurgence. Redonner du souffle à Dakar, notamment à l’orée des premières olympiades de la jeunesse sur le continent, est un retour vers les sources profondes de la pensée africaine, faite de sagesse et d’une inclinaison inexpugnable vers la grandeur et le refus de la mort. Faisons en sorte que les devanciers de la plume porteuse de rêves humains et de desseins altruistes qu’étaient Djibril Tamsir Niane, Samir Amin, Cheikh Anta Diop, ces illustres Dakarois parmi tant d’autres, se délectent, depuis leur royaume d’outre-tombe, de voir que Birago Diop n’avait point tort : les morts ne sont pas morts. Dakar ne doit pas mourir.
Oui, cette ambition est on ne peut plus audacieuse pour ceux-là qui nourrissent encore l’espoir non pas de vivre à rebours mais de magnifier ce qui ne peut mourir ni tomber en désuétude, à savoir le caractère constitutif de ce qui est éternel. Le Dakar que nous voulons refaire vivre est presque une nécessité en ces moments de déficit d’essentiel où les distractions et les attractions fatales font croire que le raccourci, qu’il soit intellectuel, politique ou sociétal, est inéluctable.
Dakar, ce bout de terre aussi rebelle que douce, est un havre d’hospitalité réceptif à tous les vents, réconciliant le nord et le sud tout en imposant sa souveraineté poétique sur l’ouest du continent originel. Elle peut légitimement compter parmi ses voisins les rêveurs de São Paulo, les surfeurs de Miami, les intrépides de New York, tout en servant sa chair aux peuples du Sahel. Se mettre à la recherche de Dakar constitue symboliquement une quête de rédemption culturelle et intellectuelle en ces temps de moisissure spirituelle.
Au-delà de son âme, Dakar porte une vocation qu’il faut réhabiliter : celle d’un point cardinal du récit politique continental. Sa position à la pointe la plus occidentale de l’Afrique n’est pas qu’une donnée cartographique ; elle est la métaphore d’un destin inéluctablement tourné vers l’avenir.
Réhabiliter Dakar dans son rang géopolitique, c’est lui redonner sa place dans la fabrique de la narration africaine contemporaine, non point comme témoin des tumultes du continent, mais foyer d’énonciation du changement. Cette ville a les ressorts pour impulser un discours politique affranchi des récits importés, puisant sa légitimité dans l’aspiration profonde des peuples africains à la liberté et à la souveraineté des idées. Ce n’est pas un hasard si tant de panafricanistes et de bâtisseurs d’idées ont posé leurs pas et ont fait danser leurs plumes sur cette presqu’île : Dakar a toujours su accueillir la pensée qui dérange et celle qui construit.
Ce destin ne se décrète pas, il s’incarne. Il exige que la ville renoue avec son rôle de carrefour d’influence ; lieu de rencontre des ambitions du continent, laboratoire d’un langage politique qui ose parler de dignité et d’émancipation sans complexe. Il s’agit de donner le ton, de fixer le rythme d’un renouveau inspiré par l’héritage et porté par la promesse d’une Afrique qui s’écrit elle-même.
La splendeur de Dakar ne saurait se mesurer à la seule modernité de son aéroport, fût-il la porte d’un décollage à flux continu vers les ailleurs du monde. Il est un envol plus exigeant que celui des avions : celui des esprits en quête d’ascension, qui n’ont nul besoin de piste bétonnée mais d’un terreau fertile d’où germent les idées avant-gardistes. Une ville peut avoir les tarmacs les plus modernes et demeurer, dans son âme, clouée au sol, si elle n’offre pas à ses fils et filles l’espace de rêver, de créer, de bâtir. Le véritable aéroport de Dakar est intérieur : c’est la liberté qu’elle accorde à ses penseurs de décoller sans jamais quitter le sol natal. Elle offrira ainsi le monde à ses fils, autant qu’à ses résidents, depuis ses coins et recoins, ses dédales, ses sanctuaires insoupçonnés, ses campus autant que ses corniches édulcorées.
En redevenant elle-même, Dakar redonne à tout un pays, à tout un continent, des raisons de croire aux possibilités incommensurables de nos terres.
Car il faut le dire sans détour : le développement ne saurait précéder l’émancipation, il en est la conséquence et non le préalable. Il nous faut d’abord libérer les possibles de nos esprits, portés par une volonté prométhéenne qui refuse de subir nos défis comme des fatalités pour en faire la matière première de nos propres solutions.
Un peuple qui pense par lui-même est un peuple qui, tôt ou tard, se développe par lui-même. C’est ainsi que cette ville aussi sénégalaise qu’africaine honorera pleinement son âme en revendiquant son double statut de mémoire et de boussole, et son double rôle de sanctuaire des rêves anciens et matrice des récits politiques et de vie qui restent à écrire.
Aziz FALL
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