Notre système économique moderne semble irrémédiablement prisonnier de cycles perpétuels d’endettement en vue de « soulagements » temporaires et précaires. Pour le Sénégal, l’histoire récente est jalonnée de ces soubresauts, à l’instar des initiatives d’allègement de la dette du PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) et de l’IADM (Initiative d’allègement de la dette multilatérale) au milieu des années 2000, qui, pourtant, laissaient espérer un nouveau départ. Pourtant, la réalité de la destination de la dette interroge : si l’emprunt est officiellement justifié par le développement économique et le social, les révélations successives laissent poindre des soupçons persistants sur des utilisations à des fins politiques ou personnelles.
L’actuelle crise financière plus connu sous l’appellation de « dette cachée » éclatée en 2024 a entraîné une dégradation de la note souveraine du Sénégal suivi de longs mois de négociations ardues avec le Fonds monétaire international (FMI). L’accord de principe récemment trouvé pour un programme de 2,2 milliards de dollars est donc naturellement salué comme une bouffée d’oxygène par le gouvernement. Il promet ainsi d’apurer une partie de la dette envers les entreprises (notamment l’enveloppe pour régler les arriérés du secteur privé) et d’élargir des filets sociaux (doublement des efforts sur les bourses familiales).
Cependant, pour les observateurs avertis, le soulagement immédiat cache mal le paradoxe des solutions conventionnelles. L’austérité budgétaire et le recours à de nouveaux emprunts assortis d’intérêts aggravent structurellement la précarité des populations et font peser un risque sérieux sur la souveraineté nationale, orientant le pays vers des programmes d’ajustement douloureux.
Du point de vue de l’économie islamique, ce soulagement est un leurre. Tant que l’on demeure enfermé dans le cercle vicieux de l’usure (Riba), aucune véritable prospérité durable n’est en perspective, le Coran qualifiant explicitement cette pratique d’injustice majeure.
Au pays de figures tutélaires telles que Cheikh Ahmadou Bamba, Cheikh Ibrahima Niass, El Hadji Malick Sy ou El Hadji Ahmed Dème, l’appel constant au legs des pieux prédécesseurs ne saurait se limiter à la spiritualité cultuelle. Refuser de compartimenter la foi, c’est admettre qu’Allah a une place centrale dans la conduite des politiques publiques.
L’alternative proposée par l’économie islamique ne relève pas d’une utopie passéiste, mais d’un pragmatisme économique fondé sur l’équité et le bon sens. Elle repose sur un trépied vertueux inspiré des enseignements du Coran et de la pratique du prophète de l’Islam, Mouhammad, paix et salut d’Allah sur lui. De plus, le cadre réglementaire permettant sa mise en œuvre est déjà en place et continue de connaitre des mises à jour. Ainsi, un État ne doit vivre que de ce qu’il produit et gère rigoureusement, à l’image du modèle budgétaire des origines fondé sur l’absence de dette structurelle usuraire et l’adossement de chaque financement au partage des risques.
Pour inverser la trajectoire asphyxiante de la crise actuelle au Sénégal, la mise en œuvre de réformes concrètes s’impose à différents niveaux.
Pour les gouvernants, faire de la transparence et de l’exemplarité budgétaire un crédo. En effet, la découverte de passifs non comptabilisés dans les comptes publics exige l’établissement de mécanismes d’audit indépendants et permanents. La gouvernance publique doit renouer avec l’exigence absolue de l’amaana (le dépôt confié), où chaque centime emprunté ou dépensé fait l’objet d’un besoin réel et bien identifié et d’une traçabilité publique et rigoureuse. De plus, aucune politique d’austérité juste ne peut être exigée des populations tant que les symboles du faste étatique et les dépenses de survie politiques somptuaires persistent.
Concernant le financement, il doit viser l’économie réelle. Plutôt que de s’en remettre perpétuellement aux eurobonds conventionnels ou aux prêts lourds en intérêts qui aggravent le service de la dette, le Sénégal doit utiliser des leviers de résilience macroéconomique conformes à l’islam comme les Sukuks souverains qui permettent de mobiliser des capitaux en les adossant directement à des actifs tangibles ou à des projets d’infrastructure à fort impact. Ainsi, contrairement à l’emprunt classique où l’État doit rembourser des intérêts fixes quoi qu’il arrive, le Sukuk lie le rendement du créancier à la performance économique réelle du projet financé. C’est l’essence même du partage des risques : l’investisseur et l’État gagnent ou traversent les difficultés ensemble.
Sur le plan le social et solidaire, il importe de sortir de la dépendance externe pour « faire du social ». En effet, face à la vie chère qui étouffe les ménages vulnérables, les politiques d’assistance budgétaire financées par la dette trouvent vite leurs limites. Il est donc crucial d’accélérer la politique d’institutionnalisation et de structuration de la Zakat et du Waqf.
Des pays ont démontré qu’une gestion étatique ou par des agences spécialisées et transparentes de la Zakat et du Waqf permettait de financer des pans entiers de la santé, de l’éducation et de l’aide alimentaire d’urgence, constituant un véritable bouclier social endogène qui protège les plus fragiles sans creuser le déficit public.
En définitive, la résolution durable de cette crise ne pourra s’opérer sans un retour résolu aux fondements de l’économie islamique, qui, loin d’être une simple alternative technique, érige la justice, la transparence et l’interdiction de l’usure en piliers absolus de la souveraineté des nations tournant ainsi le dos aux cercles vicieux des endettements conventionnels, asphyxiants et contraignants.
Cette transition exige une responsabilité partagée et une convergence d’urgence entre tous les acteurs de la société. Les gouvernants et les élites administratives doivent renouer avec l’exigence sacrée de la probité (amaana) et de la rigueur budgétaire, tandis que les guides religieux et les chercheurs du domaine ont la charge de porter cet éveil éthique et de concevoir les instruments d’ingénierie financière adaptés, à l’instar des Sukuk souverains. C’est en replaçant les valeurs morales et les finalités de la Charia au cœur de la cité que le Sénégal pourra s’affranchir durablement du piège de la dette et garantir une prospérité inclusive aux générations futures. En renouant avec ces valeurs fondatrices et en bâtissant une souveraineté économique ancrée dans l’économie réelle, le Sénégal se donnera les moyens d’offrir à sa jeunesse et aux générations futures un avenir prospère, affranchi des logiques d’asservissement financier.
Qu’Allah guide nos dirigeants vers la vertu et le sens de responsabilité,
Vive un Sénégal digne et prospère au profit de ses populations.
Par Dr Mouhammad Al Amine GUEYE (chercheur, socioéconomiste, planificateur)


