À Marsassoum, les communautés attachent encore un lien ancestral avec le Soungrougrou, affluent du fleuve Casamance. Elles y purifient les corps des veuves et celui des circoncis guéris. Malheureusement, le transport fluvial et le commerce qui rythment l’activité économique de jour comme de nuit sur la rive ont presque disparu, laissant quelques autochtones encore nostalgiques à la débrouille.
MARSASSOUM – Trois ans après la fermeture du sanctuaire des circoncis du quartier de Toronkocounda, à Marsassoum, la rive du Soungrougrou est encore loin de retrouver l’ambiance de la danse des feuilles, le « Diambadong ».
Le quartier Bélal Ly qui devait prendre le relai, cette année, laisse encore planer l’incertitude sur la tenue de cet événement marqué par la baignade des circoncis sur cette partie du Soungrougrou, tout près de Toronkocounda, le quartier jadis occupé par les Peuls.
D’après les récits des autochtones, ces derniers exerçaient le commerce et la pêche sur cette rive autrefois comptoir de commerce colonial.
Aujourd’hui, la pêche est presque morte sur une rive du Soungrougrou, mais les rites traditionnels comme la purification des corps souillés et la baignade des circoncis demeurent les activités qui animent cet affluent du fleuve Casamance.
Assis sur un morceau de pirogue en bois enfoui à moitié dans le sable, Yaya Dramé observe les vaguelettes venir mourir à ses pieds.
Ancré dans la tradition, il est au cœur des cérémonies de circoncision organisées dans presque tout le Boudié.
« Sur ce point précis, nos grands-parents y ont formulé des prières. Dans les années 1980, ils y amenaient les circoncis, à leur sortie des « Joujou » (Sanctuaire des circoncis) pour les baignades. On dit que l’eau de la mer purifie. Donc, si on lave les circoncis avec cette eau, on enlève les mauvaises choses », interprète ce connaisseur de la tradition mandingue, tenant à la main un nid de mange-mil qu’il envisage de mettre dans son lieu de commerce pour attirer la bonne fortune.
Acteur connu dans le milieu des masques protecteurs des circoncis, le « Kankourang », Yaya explique que le bolong du Soungrougrou qui traverse Marsassoum est une chance pour les communautés du terroir.
Lieu de purification des corps
Ailleurs, dit-il, les circoncis sont conduits vers le puits le plus ancien du village pour effectuer la baignade de sortie.
Mais, chez nous, nos aïeux ont choisi la mer, ce bras du Soungrougrou, pour le lavage des circoncis.
« Un choix qui renferme des secrets que je ne saurai tout étaler ici », glisse le quadragénaire.
À Marsassoum, les quartiers de la commune comme Sourouacounda, Sorancounda, Kancaba et même des hameaux situés loin du bras de mer viennent laver les circoncis ici.
« C’est une sorte de purification. Car même les élargis de prison viennent ici. On les voit se laver ici avant de rentrer chez eux. C’est une manière d’enlever les impuretés et les mauvaises langues », commente Yaya Dramé.
L’attachement des communautés à la mer est aussi mystique.
Dans de nombreuses localités de la Casamance, pour conjurer le mauvais sort, les autochtones s’en ouvrent à la mer.
Et cette pratique est aussi ancrée chez les femmes traditionnelles de Marsassoum.
« Dans les quartiers de la commune, elles sortent battant des calebasses sur les artères, incantant des prières.
À Marsassoum, ces gardiennes de la tradition, à en croire Yaya Dramé, terminent toujours leur manifestation en se dirigeant vers cette rive du Soungrougrou.
C’est aussi sur ce même lieu qu’elles offrent des bains de purification aux femmes en fin de veuvage, nous signale Yaya Dramé.
« Nous y avons gagné de l’argent »
Le bolong du Soungrougrou qui serpente le long de la commune de Marsassoum fut un véritable poumon économique.
Autrefois, Marsassoum jouait un rôle important dans l’économie de l’arachide.
Des usines de décortication d’arachide étaient installées dans la capitale du Diassing, favorisant la ruée humaine et le développement du commerce.
L’essor économique a aussi boosté le transport fluvial.
« Nous avons trouvé le ferry. C’était une véritable ère économique. Il faisait la navette chaque une heure de temps. Nous profitons des longues minutes d’attente pour faire traverser les voyageurs pressés. Nous y avons gagné de l’argent, ici », se souvient encore Yaya Dramé à l’époque piroguier sur l’affluent.
« C’était une période dorée. Le trafic était florissant. Le ferry cessait ses activités dès 21 heures. Les passagers en retard étaient obligés de solliciter nos services, nous les piroguiers.
Et donc, les heures tardives étaient une occasion pour moi d’empocher 15.000 FCfa en un voyage », se remémore Yaya Dramé, le regard égaré par moments.
Depuis que la traversée est modernisée, avec la construction du pont, ouvert à la circulation en 2024, l’économie est en berne.
Le ferry est amarré.
Sur les rives à côté des abris de vendeuses de poisson, le monstre résiste à l’épreuve du temps.
Attaqué par la rouille, il reçoit en de rares occasions la visite de quelques curieux.
C’était ça le moteur économique.
Mais depuis qu’il a cessé de battre pavillon, l’économie locale bat de l’aile.
On ne s’attendait pas à ça», semble regretter Yaya.
« J’en tire un avantage », avoue Ramata Ndiaye
Son étal implanté comme tant d’autres, le long de la latérite qui conduit à la rive du Soungrougrou, Ramata Ndiaye accélère le levier de sa machine en moulant le filet de poisson haché.
Mère de cinq enfants, c’est dans cette petite fabrique qu’elle gagne sa vie, profitant des produits halieutiques capturés dans le bolong du Soungrougrou.
« Je ne suis pas seule, il y a d’autres femmes qui travaillent ici sur la berge. Elles ne sont pas là aujourd’hui », assure-t-elle, répétant le mouvement de sa manivelle.
Dans la transformation artisanale du poisson depuis bientôt 4 ans, Ramata confirme que la ressource en poisson est devenue rare.
« Aujourd’hui, il n’y a pas de poisson. C’est un problème pour les ménages, par contre j’en tire un avantage parce que toutes les femmes se rabattent chez moi », indique-t-elle à côté du brouhaha occasionné par la ruée de quelques hommes et femmes vers la pirogue artisanale de pêcheurs maliens.
« Personnellement, je rentre avec 4.000 FCfa par jour si les choses marchent bien, parfois moins. C’est tout le contraire avec les hommes, ils veulent gagner plus », lance-t-elle en faisant allusion à l’absence des hommes sur la rive.
Pour elle, le Soungrougrou d’aujourd’hui est loin de celui d’hier.
La pêche est morte à cause de la surexploitation du bolong.
Le transport jadis assuré par le ferry et les pirogues en bois a cessé depuis l’érection du pont.
« C’est certes un pas énorme pour la modernisation de notre ville, mais il a laissé derrière de nombreux autochtones », reconnaît-elle.
Pour augmenter leur gain, Ramata et ses amis tiennent une tontine de 1.000 FCfa par personne.
Elle tire après chaque fin de semaine.
À Marsassoum, le Soungrougrou continue de jouer sa partition dans la purification des corps…
Par Jonas Souloubany BASSÈNE (Correspondant)

