Il faut le voir pour le croire. À Thiès, il existe un mausolée qui fait office de rond-point. Parce qu’il y dort un homme autour duquel tout un quartier s’organise. Serigne Abdoulaye Yakhine est l’homonyme du quartier et son régulateur.
À Thiès, Serigne Abdoulaye Yakhine régule la circulation du quartier qui porte son nom. Même mort. De son vivant, une communauté de fidèles s’est structurée autour de lui. Depuis son singulier mausolée, implanté en pleine rue, il continue d’aiguiller voitures et piétons, tandis que les cœurs gravitent autour de son legs. Il est onze heures, un jour de septembre. Un soleil, qui rayonne. Un quartier, dont l’air est gorgé d’odeurs culinaires. Les maisons, qui épluchent et cuisinent. Aller-retour, commerce et jubilation, marché et pèlerins. Installations des tantes. Des tenues, estampillées « commune de Thiès-Est ».
Assainissement, le grand problème
D’autres, qui affichent Agence de sécurité de proximité (Asp). Des apparences, d’un autre genre : ces grands boubous soutenus par d’imposantes ceintures au niveau de la taille, caractéristiques du talibé qui s’active au service de son marabout. Sueur, sourires, pieds nus, khassaïdes. Le tout se présente alors comme une symphonie d’odeurs et de bruits, un ballet de ferveur et de dévotion, lorsqu’observé à partir de la tour de contrôle. À partir de ce particulier mausolée, qui dicte le tempo de ce quartier thiessois fondé en 1904 par un absent régulateur de circulation et omniprésent aiguilleur de cœurs.
Le quartier Keur Abdoulaye Yakhine célèbre le Gamou de celui qui a donné son nom à cette localité. Saliou Mbaye assure la communication au sein du comité d’organisation du Magal. Il rappelle que le mausolée, situé sur l’avenue Mouhammadoul Mahdiyou Abdoulahi Al Yakhine, est à quelques mètres du puits des miracles. Non loin, entouré de maisons, le cimetière. Ici, vie et mort se côtoient, espaces de quotidienneté et lieux de pèlerinage se confondent. Preuve que celui qui a pensé, le quartier voulait qu’il soit ancré dans la foi. « Keur Abdoulaye Yakhine n’est pas une localité qu’on quitte », à en croire M. Mbaye. Trop de nostalgie nous y ramène, même quand on a eu les moyens de tracer son carré ailleurs.
« C’est aussi un quartier qu’on veut plus accueillant, pas humainement, mais, sur le plan de l’assainissement », assure M. Mbaye dont on accède à la demeure par des voies qui légitiment cette aspiration. Cette rue, de plus ou moins un mètre de largeur qui recueille les eaux suintantes. Elle porte les stigmates de fortes coulées d’eau de pluie. Ces trous, réceptacles de boyaux quand on a fini de dépecer, notamment, en période exceptionnelle de Magal. À partir de son salon, M. Mbaye livre les miracles de l’homme de Dieu, tout en portant la parole des siens qui attendent le miracle du mieux-être urbain. « Le véritable problème que nous avons aujourd’hui dans le quartier est celui de l’assainissement ». Aussi, « c’est un quartier qui mérite d’être restructuré », dit le chargé de communication.
À Keur Serigne Abdoulaye Yakhine toutefois, on sait que les hommes et leurs petites mains sont pour beaucoup dans les miracles qu’ils appellent de leur vœu. La salubrité, avant les interventions des services administratifs, dépend des petits gestes du quotidien. Plus tôt, le matin, on apercevait alors un balayage des rues.
Sur les murs, des inscriptions témoignent d’une conscience citoyenne, tout en appelant les habitants vers ces petites actions qui attirent les grands miracles. Ces petites mains se multiplient d’ailleurs, autour du quartier. Et l’on espère l’appui des autorités, pour accélérer le miracle. Appel est ainsi lancé par Saliou Mbaye à l’État : « parce que nous recevons chaque année des milliers de pèlerins ». Les trois camions de vidange reçus cette année 2026, « c’est presque une goutte d’eau dans la mer », dit celui qui ne nie pas pour autant les efforts qui sont en train d’être faits avec les autorités. « Pour que ce quartier puisse répondre aux normes urbanistiques ».
Les rescapés…
Le quartier garde ses baobabs, qui dominent un paysage tissé de béton, de zinc, de carrelage. La nuit, un quartier qui vit. Qui discute et recueille l’écho des zikrs (chants religieux). Ambiance de Magal. Certaines maisons sont en gris et orange. Les petites mains des jeunes du quartier, qui ont mobilisé la population autour de leur projet, les ont peintes. Leur but : « essayer de changer les choses », ainsi que le dira Mansour Ba, le secrétaire général de l’association « Set ag dimmalante sama gox sama seetu » (aider à la propreté de notre quartier).
Cheikh Baye Ndiaye a grandi ici. Après des années passées à Mbour, il est revenu au bercail. À ses côtés assis, des jeunes égrènent leur chapelet. Aider et encadrer, à travers la religion… l’action des petites mains de M. Ndiaye dans le grand miracle de la citoyenneté. Lumière et sécurité apparentes dans les rues, des années auparavant, l’ambiance n’était pareille. Cheikh Baye Ndiaye se remémore les épisodes 80-90. Le chanvre. Et cette nuit de 1989 qui a vu une agression tourner au drame. Mort d’homme. Lui, comme Saliou Mbaye, précisent que ces actes répréhensibles étaient l’œuvre d’individus hors secteur. Il a d’ailleurs fallu qu’un comité de vigilance de quartier soit mis sur pied par ceux de Keur Serigne Abdoulaye Yakhine, la réputation du quartier devant être protégée. Aujourd’hui, en 2026, l’évidence de la sécurité s’est installée, de même que celle pour l’école s’est, depuis quelques générations, instaurée dans les mœurs. Il a fallu, pour ce faire, de premiers pas. Et des premiers écoliers du quartier, devenus cadres du pays, pour montrer la voie.
Ils s’appellent Tamsir Mbaye, Talla Sylla, entre autres. Ils s’appellent « rescapés », dans le vocabulaire de Cheikh Baye Ndiaye. Serigne Abdoulaye Yakhine, c’était en effet de l’hostilité vis-à-vis du colon. Hostilité qui n’a pas manqué de marquer l’introduction tardive de l’école dans sa cité, même après sa disparition.
Un devis est sur la table du maire pour l’assainissement
Souvent étiqueté comme un « quartier périphérique mal loti », et « à problèmes », Keur Serigne Abdoulaye Yakhine a peut-être de quoi démoraliser un fataliste. Mais, ce mot et le comportement qu’il implique ne sont pas répertoriés dans le dictionnaire des jeunes qui l’habitent. Ici, « on a des jeunes conscients, engagés ». Et qui se sont retrouvés autour de l’association « Set ag dimmalante sama gox sama seetu », une association qui a rencontré l’adhésion de la population locale et qui n’attend pas. Sensibilisation, assainissement, propreté, embellissement et peintures murales…l’action de l’association qui a Mansour Ba comme secrétaire général tient sur ces cinq piliers. Avec la participation financière des uns des autres, ainsi que celle de bienfaiteurs, l’association organise des balayages de rues, s’active dans leur nivellement pour amoindrir l’impact des pluies. Dans leur bilan, ces jeunes comptent aussi le reboisement, en collaboration avec les Eaux et Forêts.
« Comme c’est un quartier mal loti, on n’a pas eu accès au réseau de l’Office national de l’assainissement du Sénégal (Onas) », rappelle M. Ba. Il annonce cependant qu’ils ont été voir le maire de Thiès, Babacar Diop et qu’avec lui, deux réunions de travail ont été tenues. Le maire s’est alors déplacé dans le quartier, de même que le directeur régional de l’Onas qui a effectué sa visite technique. Mansour Ba, l’association et le quartier espèrent ainsi qu’ils seront dotés d’un réseau, puisqu’ « il y a un devis sur la table du maire ».
Au cas où l’action ne suivrait pas l’intention ? Ndongo Mboup (coordonnateur du comité de gestion de l’association), Mansour Ba et les autres ont un plan B : faire en sorte que « nos propos atteignent au plus haut niveau étatique ». D’ailleurs, l’un et l’autre, portant la voix de toutes et tous, lancent déjà l’appel aux autorités.
Un leadership féminin fort
Les chiffres datent de 2023. Sur son site, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) estimait à 1185 le nombre de ménages que comptait le quartier pour une population de 10383 individus. Les chiffres ont dû changer, mais, rien de ce qui constitue le rapport entre le quartier et la famille de son fondateur n’a bougé. Dans ce royaume de foi Est-thiéssois, le khalifat se conjugue au féminin. Ici, depuis toujours, les khalifes n’ont été que des femmes. À la disparition de son fondateur en 1943, c’est sa fille, Sokhna Maguette Aïdara, qui hérite de la communauté, des fidèles et du quartier. Après les 60 ans de règne de l’homonyme de la mère de Cheikh Ibrahima Fall (Mame Seynabou Ndiaye), l’autorité spirituelle revient à Sokhna Chaybata. Qui est l’actuel khalife. Depuis 2003 donc, elle perpétue un leadership féminin qui ne souffre d’aucune contestation, puisque sa légitimité vient de loin.
Serigne Abdoulaye Yakhine l’avait en effet annoncé : aucun de ses fils ne sera son khalife, même pas Kilāb, qu’aimaient particulièrement ses compagnons ! Qu’on appelle d’ailleurs « Sahābas », dans le quartier. Et « Sahābas », parce qu’en tant que Mahdi, explique Saliou Mbaye, Serigne Abdoulaye Yakhine voit des motifs de la vie du Prophète (Psl) se répéter dans la sienne. Pas ses fils, donc, ses filles : « c’est pourquoi on n’a aucune difficulté à croire et à les suivre », affirme M. Mbaye.
Par Moussa SECK

