À Abéné, dans la commune de Kafountine, dans le département de Bignona, trône un géant millénaire que nul habitant n’ignore. Le « Banta Woro », un fromager unique formé de six arbres soudés à un seul tronc, incarne bien plus qu’une curiosité botanique. Il est mémoire, sanctuaire, théâtre de rites ancestraux et pilier du tourisme spirituel en Casamance. Dans ce lieu, le visiteur se laisse transporter dans l’ombre bienveillante du géant.
ABÉNÉ – On peut creuser, mais on n’atteindra pas ses racines d’un seul coup de pioche. Dans ses bras feuillus, les femmes murmurent au ciel, les singes rouges dansent et les espoirs du monde entier prennent parfois racine. C’est un arbre dont la légende est plus vaste que ses branches.
Situé au cœur d’Abéné, un gros village ou station touristique paisible de la commune de Kafountine, le « Banta Woro », littéralement « les six fromagers d’Abéné », impose sa stature presque mystique sur le paysage. D’un seul tronc, six géants fusionnés surgissent de la terre, comme pour rappeler l’unité originelle des six quartiers fondateurs du village.
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À ses pieds, la terre respire l’histoire, les croyances et les prières d’un peuple. Les singes à la fourrure rousse, discrets mais bien présents, ont élu domicile dans cet arbre gigantesque. Le « Banta Woro » que nous avons observé de près au mois d’août 2025 reste ce lieu sacré, gardé par les femmes. Chaque lundi et vendredi matin, à l’heure où le soleil perce à peine la canopée, un cercle discret mais puissant se forme sous les branches du « Banta Woro ».
Les grands-mères du village, gardiennes de la tradition et du lien avec l’invisible, se réunissent pour des libations et des prières, implorant la protection divine sur Abéné. Ces instants de recueillement, à l’abri des regards profanes, marquent le rythme spirituel du village.
En revanche, ces rituels ne sont pas réservés qu’aux locaux, confie notre guide et acteur touristique Mamadou Konta. Touristes, visiteurs ou âmes en quête, tous peuvent venir solliciter les « bénédictions du fromager ». Le protocole est strict, transmis de génération en génération.
Des miracles racontés, une foi transmise
À l’arrivée, il faut apporter un seau rempli d’eau. Les femmes y mêlent l’eau sacrée du « Banta Woro », puis lavent symboliquement la personne venue demander des prières. Le moment, dit-on, est intense. Le cercle se forme autour du demandeur, les pieds tournés vers l’Est, direction du renouveau et de l’espérance.
Les voix s’élèvent dans une langue ancienne, portée par la foi. À la sortie, silence et retenue s’imposent : ne pas serrer de mains, ne pas se retourner, sous peine de briser la magie du rituel.
« Ce lieu a changé la vie de beaucoup », affirme Mamadou Konta, propriétaire d’un campement et acteur incontournable du tourisme local.
Coordinateur départemental des acteurs des campements privés et « ambassadeur » de la Gambie en Casamance, M. Konta raconte notamment l’histoire d’un arbitre français, inconnu à l’époque, qui serait venu solliciter les prières des femmes avant la Coupe du monde de 1982 en Espagne. Peu convaincu au départ, il aurait finalement été sélectionné parmi les officiels du tournoi. Reconnaissant, il serait revenu remercier les vieilles dames sous le fromager. Une anecdote devenue légende vivante.
Derrière chaque branche du « Banta Woro », se cache un vœu. Et derrière chaque racine, un récit. Des femmes en quête de maternité y viennent encore aujourd’hui, souvent en silence, le cœur gonflé d’espoir, la foi comme unique boussole. Pour Konta, le « Banta Woro » est un « pilier du tourisme en Casamance ».
Si le « Banta Woro » est un sanctuaire, il est aussi un symbole touristique majeur de la région. Chaque voyageur qui foule la terre d’Abéné finit, tôt ou tard, par passer devant ce fromager géant. Certains pour une photo. D’autres pour une prière. Tous repartent marqués. Les abords de l’arbre offrent des cavités naturelles, comparables à de petits salons ou grottes.
Des espaces secrets sont aménagés par la nature elle-même, où se mêlent mystère, silence et fraîcheur. On y ressent un apaisement difficile à expliquer. « Ce fromager est une preuve vivante de ce que la nature peut offrir à l’Homme », insiste Mamadou Konta. « Il attire, fascine, soigne parfois », poursuit-il.
De plus, M. Konta rappelle que, même au XXIe siècle, la spiritualité ancrée dans la nature a encore sa place. Il est des espaces incontournables que peut nous offrir la nature. Le « Banta Woro » en fait partie. Il est donc, un monument vivant à préserver. Le « Banta Woro » n’est pas qu’un arbre. C’est le totem d’Abéné. Une âme vibrante, enracinée dans les traditions, mais ouverte au monde. Une âme que les femmes protègent, que les singes respectent, que les touristes admirent.
Dans une Casamance où le tourisme cherche à concilier développement et préservation, le fromager sacré d’Abéné apparaît comme un modèle de cohabitation entre la nature, la culture et la foi. Un monument vivant, à écouter, à contempler, et surtout, à préserver à tout prix.
Par Gaustin DIATTA

