À Colobane, le secteur textile incarne concrètement la souveraineté économique et culturelle du Sénégal. Vendeurs de tissus, couturiers et jeunes créatrices y font vivre une chaîne de valeur locale qui rend la mode sur mesure accessible, tout en favorisant la création d’emplois et la valorisation du savoir-faire sénégalais.
Au cœur du quartier populaire de Colobane, là où la poussière ocre des allées se mêle à l’effervescence permanente de la capitale sénégalaise, le marché Gambie s’anime dès les premières lueurs de l’aube. Entre les klaxons, les négociations des clients et les étoffes aux couleurs chatoyantes, cet espace marchand s’impose comme l’un des hauts lieux du textile et de la mode à Dakar.
À l’heure où les discours sur la souveraineté économique et la promotion du « made in Sénégal » prennent de l’ampleur, l’activité de Colobane illustre le potentiel de la production locale. Des tissus achetés sur place aux vêtements confectionnés dans les ateliers voisins, toute une chaîne d’acteurs contribue à habiller les Sénégalais, en proposant des tenues adaptées à leurs goûts et à leurs moyens.
Pour comprendre cette dynamique, il faut s’enfoncer dans les allées animées du marché Gambie. Sous les toiles tendues, les étals dévoilent une grande variété de couleurs, de motifs et de matières. Dans la boutique de Bassirou Kébé, l’activité ne faiblit pas. Des employés déroulent de lourdes pièces de tissu sur les comptoirs, tandis que les clients examinent les étoffes, vérifient leur qualité et négocient les prix.

PDG de l’établissement Wa Keur Serigne Bassirou Kébé et Frères, le commerçant met en avant la diversité des produits proposés. « On vend des tissus en lin, du coton suisse, du coton fleurette, des tissus brodés. On vend en gros comme au détail. Nos clients viennent de partout dans la sous-région, notamment du Mali et de la Guinée. On n’a pas de problème pour les matières premières », explique-t-il.
Au-delà de la diversité des tissus, les prix constituent un argument commercial important. Dans la boutique, les vendeurs mesurent les étoffes au mètre, tandis que certaines ventes se font au kilo. Dans un contexte marqué par les préoccupations liées au coût de la vie, cette offre permet aux couturiers et aux créateurs de s’approvisionner à des tarifs qu’ils jugent avantageux.
Bassirou Kébé détaille les prix pratiqués : « Les tissus en lin sont vendus à 1 500 francs CFA le mètre, les tissus brodés à 2 500 francs CFA. Pour les tissus pour hommes, il y en a à 3 000 et à 4 000 francs CFA, selon la qualité. Nous vendons au mètre comme au kilo. Les clients préfèrent venir ici plutôt que d’importer des vêtements déjà confectionnés. C’est moins cher pour eux. »
Cette accessibilité attire notamment les couturières et les jeunes entrepreneures qui développent leur activité grâce au commerce en ligne. C’est le cas de Ndeye Marie Faye, qui dispose d’un atelier à Thiaroye. Venue renouveler son stock, elle achète ses tissus à Colobane avant de les transformer en tenues destinées à ses clients.
« Je fais de la vente en ligne et j’ai mon atelier à Thiaroye. Je viens toujours acheter les tissus ici pour les coudre ensuite, puisque je suis couturière. Je préfère venir acheter ici plutôt que d’importer », confie-t-elle.
Même conviction chez Marie Renée Sylla, fondatrice de la boutique OLGA SHOP. Pour cette entrepreneure, le choix de la confection locale répond à une logique à la fois économique et culturelle. « Aujourd’hui, au Sénégal, on a compris que notre créativité vaut de l’or. Pourquoi porter ce que le monde nous envoie quand on peut coudre nous-mêmes ? », interroge-t-elle.
Pour elle, la mode locale représente également un levier de développement et de création d’emplois. « Coudre ici, c’est donner du travail à la jeunesse, c’est aussi porter notre culture. Avant, on courait derrière les vêtements importés, mais maintenant les Sénégalais sont fiers. Ils veulent du sur-mesure, une coupe qui respecte leur corps », souligne-t-elle.
La qualité des produits et la possibilité de proposer des vêtements à des prix abordables constituent aussi des atouts pour les revendeurs. « En plus de la qualité, c’est moins cher. Cela nous arrange, nous les revendeurs, parce qu’on peut facilement revendre à des prix abordables sans que le client ne s’en plaigne », ajoute Marie Renée Sylla.
Coudre et transformer sur place : le visage du consommer local
À quelques pas des étals, l’ambiance change. Aux discussions animées des commerçants succède le vrombissement régulier des machines à coudre. Dans les ateliers voisins, chaque espace est mis à profit. Sur les tables de repassage, de jeunes employés s’appliquent à donner leur finition aux tenues. À proximité, des artisans tracent les contours des modèles à la craie avant de découper les tissus à grands coups de ciseaux.
Le mètre ruban autour du cou, prêt à prendre les mesures d’un client, le couturier Boubacar Kâ suit attentivement le travail en cours. Il apprécie la qualité et la diversité des étoffes disponibles sur le marché. « Il y a des tissus très jolis et de très bonne qualité », affirme-t-il.
Pour cet artisan, le recours aux tissus vendus à Colobane donne tout son sens à la complémentarité entre commerce et confection. « Les tissus que l’on coud viennent d’ici même, de Colobane. Parfois, on propose différents tissus au client, et c’est à lui de voir ce qui lui convient », explique-t-il.
Sa clientèle est composée de particuliers, mais aussi de professionnels de la mode. « La plupart de mes clients achètent des tissus et viennent les faire coudre chez moi. Nous travaillons très souvent pour des stylistes qui font de la vente en ligne », précise-t-il.

Du commerce des étoffes à la confection sur mesure, le marché Gambie et les ateliers de Colobane font ainsi vivre un réseau d’acteurs complémentaires. Commerçants, couturiers, créateurs et vendeurs en ligne participent à une économie de proximité qui soutient l’emploi et valorise les préférences vestimentaires locales.
Cette dynamique montre que le consommer local ne se limite pas à un slogan. Il repose aussi sur des pratiques quotidiennes, des savoir-faire et des circuits commerciaux qui rapprochent fournisseurs, artisans et consommateurs. Un potentiel qui pourrait contribuer davantage à la valorisation de la mode sénégalaise et au renforcement de son tissu économique.
Fatou NGOM


