À 67 ans, Youssou Ndour peut regarder derrière lui et retrouver, dans certaines de ses chansons, des intuitions que le temps n’a cessé de confirmer. « Téléphone », extrait de l’album Almaama Day, sorti en avril 2007, en est une belle illustration. À une époque où le portable commençait à peine à bouleverser les habitudes, l’artiste s’interrogeait déjà sur ce qu’il allait changer dans les relations humaines.
Dès les premières notes, une certaine nostalgie s’installe. « Guissatuma sa kanam », chante-t-il : « je ne vois plus ton visage ». En quelques mots, Youssou Ndour saisit le paradoxe d’une technologie appelée à rapprocher les hommes. On peut désormais entendre la voix de celui qui est loin sans nécessairement aller à sa rencontre. En 2007, le téléphone portable s’installe progressivement dans le quotidien des Sénégalais. Il facilite les rendez-vous, raccourcit les distances et rend les échanges presque instantanés. Mais derrière cette nouvelle liberté, Youssou Ndour perçoit déjà une transformation plus profonde. Les rencontres peuvent devenir moins fréquentes, les conversations à distance remplacer les retrouvailles et la voix se substituer au visage.
Quand l’écran prend la place du collectif
Près de vingt ans plus tard, le regard porté par la chanson prend une autre dimension. Les smartphones et les réseaux sociaux ont amplifié ce que le chanteur semblait observer dès 2007. Les moments autrefois consacrés à la vie collective semblent progressivement avoir perdu du terrain. Les longues discussions autour du « ataaya » partagé en famille ou entre amis, les contes, les jeux de société, et ces moments où l’on se retrouvait simplement pour échanger et se divertir occupent désormais une place différente dans le quotidien. Mais aujourd’hui , autour d’un même thé, chacun peut aujourd’hui être absorbé par son propre écran. Une conversation peut s’interrompre au profit d’une notification. Un jeu collectif peut laisser place à une multitude de divertissements individuels. La présence physique demeure, mais l’attention, elle, est parfois ailleurs. À travers « Téléphone », Youssou Ndour met ainsi en lumière, bien avant l’essor des smartphones et des réseaux sociaux, la manière dont une nouvelle technologie peut modifier nos façons d’aimer, de nous rencontrer et, plus largement, de vivre ensemble.
Près de vingt ans après la sortie du morceau, il suffit d’observer le quotidien pour mesurer la portée de cette intuition. Le téléphone, qui devait avant tout rapprocher ceux qui sont éloignés, est aussi devenu un objet qui peut éloigner ceux qui sont physiquement réunis. Une contradiction que Youssou Ndour avait déjà mise en musique en 2007.
Yaya SOW


