OH Gallery accueille, du 30 octobre 2026 au 6 février 2027, « Like Any Others », une exposition personnelle de l’artiste marocaine Amina Benbouchta. À travers la peinture, la sculpture, le dessin, le textile et l’installation, l’artiste interroge les héritages culturels, les frontières et les expériences féminines, tout en mettant en lumière les liens historiques entre le Sénégal et le Maroc.
Les frontières ne sont pas toujours celles que dessinent les cartes. Elles peuvent aussi traverser les mémoires, les identités et les histoires familiales. C’est autour de cette idée que s’articule « Like Any Others », la deuxième exposition personnelle d’Amina Benbouchta à Dakar. Présentée à OH Gallery, cette proposition artistique invite à repenser les relations entre les cultures, les héritages et les transformations qui façonnent les individus.
Dans le texte de présentation de l’exposition, Haja Fanta place la notion de « seuil » au cœur de la démarche de l’artiste. Ce terme désigne à la fois « une entrée et une limite », autrement dit un espace de passage où une transformation devient possible. L’exposition se construit ainsi autour de trois séquences, « Immersion », « Seuil » et « Contemplation », qui explorent les passages entre l’intérieur et l’extérieur, le féminin et le masculin, le sacré et le profane, mais également entre l’enfermement et la liberté individuelle.
Le Sénégal et le Maroc, au croisement des héritages
Née à Casablanca en 1963, d’une mère française et d’un père marocain ayant des liens avec le Sénégal, Amina Benbouchta inscrit cette exposition dans une histoire personnelle marquée par plusieurs appartenances culturelles. Son parcours devient le point de départ d’une réflexion plus large sur les héritages coloniaux et les liens anciens entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest.
Dans le dossier de presse, Haja Fanta souligne que l’artiste cherche à donner une forme visible à une fracture culturelle héritée, en réorientant son regard vers le Sénégal. Cette démarche fait écho aux échanges historiques qui ont longtemps relié les deux territoires. Bien avant l’établissement des relations diplomatiques entre le Sénégal et le Maroc, en 1960, les routes commerciales transsahariennes favorisaient déjà la circulation des personnes, des marchandises et des savoirs religieux. La confrérie tidjane a également contribué à consolider cet axe spirituel, notamment à travers les voyages de pèlerins et d’érudits sénégalais à Fès.
À travers les matériaux et les techniques mobilisés dans l’exposition, Benbouchta fait ressurgir ces continuités historiques. Les bin-bin sénégalais, parures de perles portées à la taille par les filles et les femmes, entrent en dialogue avec des éléments associés aux intérieurs domestiques marocains, notamment les cordons de rideaux et les textiles. Cette rencontre se prolonge dans une grande tapisserie brodée qui réunit le travail de brodeuses marocaines et sénégalaises.
Le textile, entre intimité et contrainte
L’exposition s’appuie également sur des objets familiers pour questionner la place des femmes dans les espaces sociaux et domestiques. Avant d’atteindre la tapisserie, le visiteur traverse deux salles où sont présentées vingt-sept peintures. Des motifs récurrents, comme la crinoline, le talon haut, la chaise, les figures animales et les formes végétales, apparaissent progressivement sous différentes couches de peinture.
Ces éléments, associés à l’univers féminin, révèlent aussi les contraintes qui pèsent sur les corps. Dans son texte, Haja Fanta relève que « la crinoline contraint le corps, tandis que le talon haut entrave le mouvement ». Les objets de parure deviennent ainsi des symboles des disciplines physiques et sociales imposées aux femmes.
Les motifs végétaux occupent, eux aussi, une place importante. Inspirés notamment de plantes utilisées à des fins médicinales ou dans des pratiques de séduction, ils évoquent des savoirs transmis par les femmes au fil des générations. La peinture devient alors un espace où se rencontrent les connaissances héritées, les expériences intimes et les structures sociales qui les encadrent.
Le textile constitue un autre fil conducteur de cette réflexion. Au Sénégal comme au Maroc, les tissus occupent une place importante dans les traditions matrimoniales et les échanges entre familles. Dans plusieurs œuvres, des étoffes de rideaux sont rigidifiées au vernis puis cousues sur la surface peinte, avec des points qui rappellent des sutures chirurgicales. L’image sous-jacente reste partiellement visible, obligeant le regard à traverser le tissu pour accéder à ce qui se trouve en dessous.
La mémoire familiale au féminin
La première salle de l’exposition s’organise autour de l’Ammariya, un palanquin cérémoniel dans lequel la mariée marocaine était traditionnellement transportée de la maison familiale à celle de son époux. L’espace est imprégné de senteurs de roses séchées, de henné et de clous de girofle, associés aux rituels du mariage.
La mariée devient une figure de transition, passant d’un état social à un autre. Mais cette transformation soulève une ambiguïté : l’espace domestique peut être un lieu de protection et d’ancrage, tout en devenant un espace d’enfermement lorsque les contraintes imposées aux femmes limitent leur liberté.
Cette interrogation se prolonge dans la dernière salle, consacrée à l’histoire familiale de l’artiste. Une vitrine rassemble des documents familiaux, des carnets, des dessins et des objets issus de sa vie personnelle. Haja Fanta relève que les archives familiales sont constituées de traces écrites « très majoritairement masculines ». L’absence des femmes apparaît ainsi à travers le déséquilibre même des documents conservés.
En intégrant certains de ces documents à son travail artistique, Amina Benbouchta réintroduit sa propre expérience dans l’histoire dont elle a hérité. Son regard de femme, d’épouse, de mère et d’artiste ouvre une autre lecture de la mémoire familiale, jusque-là principalement transmise par les hommes.
Une exposition ouverte à l’expérience de chacun
Diplômée en anthropologie et en études du Moyen-Orient de l’Université McGill, à Montréal, Amina Benbouchta s’est ensuite formée au dessin, à la lithographie et à la gravure à Paris. Sa pratique artistique explore les frontières de la peinture et s’étend à la sculpture, au dessin et à l’installation. Elle interroge notamment les rapports entre le corps, l’espace, la contrainte et la liberté.
Avec « Like Any Others », l’artiste dépasse le cadre de son histoire personnelle pour proposer une réflexion accessible à chaque visiteur. Les questions liées au genre, à la famille, aux frontières et aux héritages deviennent autant de points d’entrée vers des expériences individuelles.
Comme le souligne Haja Fanta dans le dossier de presse, « la transformation est continue » et les rencontres avec les personnes, les lieux et les histoires héritées peuvent révéler des dimensions de soi jusque-là méconnues.
A.N


