Deux enfants sont morts dans leur appartement parisien et leur nounou, Louise, est retrouvée auprès d’eux, après avoir tenté de se suicider. Leïla Slimani donne cette information dès les premières pages de « Chanson douce », puis remonte le fil des semaines qui ont précédé le drame pour raconter la naissance d’une confiance, la place prise par une femme dans une famille et la solitude qui finit par déformer son rapport aux autres. À mesure que Louise s’occupe de Mila et d’Adam, qu’elle connaît leurs habitudes, prend en charge leur quotidien et devient indispensable à leurs parents, une relation de dépendance se noue, avec ses silences, ses malentendus jusqu’à rendre insupportable la douceur apparente de la vie familiale.
Mila et Adam sont morts. La scène est donnée immédiatement, dans toute sa violence. Sans préparation ni détour. Les enfants sont retrouvés dans leur appartement, Louise est là, et le lecteur sait dès le début que cette nounou à laquelle une famille avait confié ce qu’elle avait de plus précieux est devenue leur meurtrière. Le roman aurait pu chercher à construire un suspense autour de l’identité du coupable, mais Leïla Slimani choisit une autre voie, plus inquiétante encore, celle qui consiste à remonter lentement le temps et à regarder comment une femme peut entrer dans une maison, gagner la confiance de ceux qui y vivent, devenir familière au point de ne plus être interrogée et avancer pourtant vers un acte irréparable.
Avant le drame, il y a la vie ordinaire d’une famille parisienne. Myriam vient d’avoir deux enfants et porte depuis plusieurs années une fatigue particulière qui accompagne les journées entièrement consacrées aux petits, aux repas, aux bains, aux rendez-vous et aux tâches domestiques.
Solitude pesante
Elle aime ses enfants, mais son métier d’avocate lui manque. Elle ressent le besoin de reprendre les dossiers, de retrouver les collègues, les clients, les discussions professionnelles et cette partie d’elle-même qui existait avant la maternité. Le retour au travail est alors une nécessité et, avec lui, se pose la question de la garde des enfants. C’est dans cette recherche que Louise entre dans leur vie.
Elle arrive avec une allure rassurante, une tenue soignée, une ponctualité qui frappe immédiatement et une capacité à comprendre très vite ce que l’on attend d’elle. Elle sait s’occuper des enfants, mais elle sait aussi tenir une maison, préparer les repas, faire les courses, ranger les pièces et donner à l’appartement une apparence de tranquillité qui permet à Myriam de partir travailler avec moins d’inquiétude.
Les premiers jours ont suffi à convaincre la famille. Mila accepte Louise, Adam s’habitue à sa présence et la nounou comprend rapidement leur rythme. Elle sait à quelle heure ils mangent, ce qu’ils refusent dans leur assiette, les jeux qui les amusent, les petites colères qu’il faut laisser passer et ce qui permet de les calmer. Elle accompagne les enfants au parc, les ramène à la maison, prépare leur dîner et veille à leur sommeil.
Myriam retrouve du temps pour son métier. Elle peut accepter davantage de dossiers, rentrer plus tard, organiser ses journées avec une liberté nouvelle. La présence de Louise rend possible cette nouvelle organisation et la jeune mère se laisse progressivement gagner par le sentiment rassurant de savoir ses enfants entre de bonnes mains.
Louise, pendant ce temps, découvre une maison qui lui donne une place. Elle y travaille, mais elle y trouve aussi une forme de reconnaissance. Mila et Adam l’attendent, l’appellent, recherchent son attention et prennent l’habitude de vivre avec elle. Cette affection compte beaucoup pour elle.
Sa vie personnelle est loin de présenter la même stabilité. Elle connaît les difficultés d’argent, les inquiétudes liées au logement et une solitude qui pèse sur ses journées. Sa relation avec sa fille est douloureuse et son existence paraît réduite à une succession de contraintes qu’elle supporte sans parvenir à retrouver une véritable place dans le monde.
Chez Myriam et Paul, elle se sent utile et on compte sur elle. Son travail lui apporte un salaire, mais il lui donne aussi une sensation d’être nécessaire qui prend progressivement une importance considérable dans son esprit. C’est ainsi que le malaise commence à se former, sans bruit, dans les activités ordinaires de la maison.
Elle veut conserver cette place auprès des enfants. La moindre distance peut alors prendre pour elle une signification particulière, parce que son emploi représente beaucoup plus qu’une activité professionnelle.
Louise est une femme difficile à saisir parce qu’elle peut se montrer généreuse avec les enfants, attentive à leurs besoins, pleine d’énergie dans son travail et, dans le même temps, traversée par des frustrations qui prennent progressivement de l’ampleur. Elle donne beaucoup et attend beaucoup. Elle s’attache et cherche à être aimée. Elle travaille pour une famille et finit par désirer une place qui dépasse son travail.
Cette confusion entre le rôle professionnel et l’attachement personnel est de plus en plus forte. C’est là que le titre du roman prend toute sa force. « Chanson douce » évoque une voix qui accompagne un enfant vers le sommeil, une comptine qui rassure et enveloppe la nuit. Le livre transforme cette douceur en menace.
Cette connaissance de la fin change tout. Lorsque Louise emmène les enfants au parc, le lecteur sait qu’ils vont mourir. Lorsqu’elle leur prépare un repas, le lecteur sait que cela appartient aux derniers moments de leur existence. Le roman ne donne pas une formule qui permettrait de tout expliquer. Il laisse au lecteur la tâche de suivre cette dégradation intérieure, de comprendre comment la solitude, la précarité, les blessures anciennes et l’attachement aux enfants se mélangent jusqu’à produire une situation que personne ne sait plus maîtriser.
Liberté professionnelle
Myriam, elle aussi, évolue dans cette histoire avec ses propres contradictions. Elle veut travailler sans être accablée par la culpabilité de laisser ses enfants. Elle apprécie Louise parce que celle-ci lui permet de retrouver une liberté professionnelle, mais cette liberté repose en partie sur le travail d’une autre femme.
Le confort retrouvé par la famille est lié à la disponibilité d’une employée qui consacre une grande partie de son temps à leur maison. Le roman touche ainsi à une réalité sociale très concrète. Dans beaucoup de familles, la possibilité pour les parents de travailler repose sur des personnes qui prennent en charge les enfants et les tâches domestiques. Leur présence devient indispensable au fonctionnement de la maison, tout en restant souvent peu visible dans la reconnaissance sociale accordée à leur travail.
Leila Slimani en fait une matière humaine et sociale qui permet de comprendre le malaise d’une femme dont l’existence entière finit par se concentrer autour d’une famille qui n’est pas la sienne.
Ce qui avait commencé avec une annonce, un entretien et quelques journées d’essai s’est transposé à une dépendance affective.
Après le crime, les parents restent avec leurs souvenirs et une question terrible qui accompagne les drames familiaux, celle des signes qui auraient pu être vus plus tôt.
C’est dans cette dernière violence que « Chanson douce » trouve sa portée. Leïla Slimani raconte une nounou, une famille, deux enfants et un crime, mais elle observe surtout les liens qui se forment dans l’intimité domestique, les dépendances qui naissent du travail, les attentes affectives qui peuvent grandir sans être dites et la difficulté de connaître réellement une personne que l’on voit chaque jour.
Louise avait franchi la porte avec une réputation de femme sérieuse. Elle avait gagné la confiance de Myriam et Paul. Elle avait conquis Mila et Adam. Personne ne pouvait imaginer que cette même présence allait conduire à la mort des deux enfants.
Leïla Slimani laisse une maison silencieuse, des parents détruits et le souvenir de deux enfants dont les jeux continuent d’habiter les pièces. La douceur annoncée par le titre n’a plus rien de rassurant. Elle garde la forme d’une comptine d’enfance, mais cette comptine accompagne désormais une histoire dans laquelle la confiance, lentement gagnée, aura conduit au pire.
Amadou KEBE

