Si l’enseigne Kamal Raw jouit de tant de respect des férus du « Made in Sénégal » option design, au-delà de l’égard pour Kamal lui-même, c’est qu’il porte une identité bien sentie et une humanité sur chaque fil. Kamal, graphiste et décorateur de métier, Baay Faal dans l’âme, est devenu designer. Un brillant designer. Son nouvel atelier, le Labo Kamal Raw, se décline comme un …, laboratoire d’idées et de sensibilités, courroie de mémoires. Le leitmotiv de Kamal : transmettre un savoir-faire et encourager l’écriture d’une industrie créative bien sénégalaise.
Dans son repaire de génie, sis Castors au-dessus de la Pharmacie du Carrefour, Kamal conçoit assurément des œuvres d’art. Au Labo Kamal Raw, atelier de couture et laboratoire du design « Made in Sénégal », le maître des céans ne fait pas qu’habiller le corps. Il donne corps à une identité, une authenticité, et des valeurs au travers de la vêture.
Chez Kamal, les vêtements portent une signature qui a une valeur d’âme et traverse les collections. Le damier en noir et blanc revient comme une juxtaposition graphique, la touche rouge figure comme une empreinte régulière, des étoffes texturées, la coupe juste, la finition presque toujours idéale. Cela, c’est Kamal.
Ce sont ces « faits de couture » qui font que ses habits sont identifiés, et qui justifient autant la particularité que la notoriété de Kamal Raw : partout où vous vous présentez dans le monde avec un habit griffé Kamal Raw, on sait immédiatement la marque. Ses habitués peuvent même détecter aussitôt si c’est du plagiat. Une marque d’artiste.
« Le damier noir et blanc renvoie aux piliers et valeurs du mouridisme, le blanc symbolisant Serigne Touba et le noir, Cheikh Ibra Fall. Le tissu « nàat », dont les motifs rappellent le plumage de pintade, possède dans la cosmogonie wolof une valeur protectrice, presque talismanique. Le rouge aussi, je l’ai choisi parce que c’est l’une des couleurs que tous les humains ont en commun, par notre sang », explique Kamal, que nous avions trouvé dans ses nouveaux ateliers du Labo Kamal Raw, lancé le 1ᵉʳ mai dernier.
Une condition nourrie par les expériences et la foi
Pour le créateur, cette iconographie répond à une double fidélité. D’abord, les Baay Faal figurent parmi les images sénégalaises les plus reconnaissables et originales à travers le monde. Cela répond à son idée d’authenticité, déterminée par l’inscription « Senegalese outfit » qu’il ajoute à sa carte de designer. Ensuite parce que l’idéologie Baay Faal appartient à sa propre histoire.
Les créations de Kamal racontent moins une mode qu’une trajectoire intérieure. Labo Kamal Raw est un atelier vivant, un lieu où les idées circulent autant que les tissus. Une adresse où le visiteur découvre six années de création, mais surtout une manière de penser le vêtement comme un langage.
« J’ai aussi un objectif pratique : je veux mon client ou ma cliente puisse porter le même habit pour aller au bureau, dans une soirée de gala comme pour ses courses, sans trop en jeter ni se faire mésestimer».
Kamal partage les lieux avec Fatima Zahra Rootsy, fondatrice de la marque Doxalin, figure montante remarquée lors de la dernière édition du Jaba. Sa démarche est un manifeste de sa conviction. Il estime qu’une industrie culturelle ne naît jamais du talent isolé, mais se construit grâce aux ateliers, aux écoles, aux échanges et aux générations qui dialoguent.
« Nous n’avons pas eu la chance de grandir avec des lieux où apprendre ensemble. Aujourd’hui, si notre travail commence à être reconnu, nous avons la responsabilité de tendre la main à ceux qui arrivent. Labo Kamal Raw, je le vois dans un futur proche comme une académie, ou une école. Une bougie allumée sert à en allumer d’autres. Nous devons affirmer notre savoir-faire et lancer ensemble une vraie industrie.
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Aujourd’hui, tu peux parcourir 10 km dans Dakar et ne pas voir quelqu’un arborer du « Made in Sénégal ». Il faut un travail collectif pour une vraie chaîne et une accessibilité sur les prix », professe Kamal, dont le rapport qualité-prix de sa boutique est souvent salué par la clientèle.
Justement, le designer indique que l’ouverture de cet atelier est par ailleurs un acte de reconnaissance « envers ses clients et clientes qui (le) suivent depuis le début dans cette aventure artistique encore en mouvement ». Pour comprendre cette vision, il faut remonter à l’enfance.
Avant Kamal, il y avait un autre nom : Poulo. Mouhamadou El Lamine Diallo, à l’état civil, est le fils d’un maître coranique. Son enfance se partage alors entre le daara et l’école moderne, que son père tient tout autant à lui faire fréquenter.
« Il voulait que nous soyons dans la dynamique de notre époque, que notre esprit reste ouvert au monde », témoigne-t-il. Dans cette double éducation se dessine déjà l’équilibre qui caractérisera toute son œuvre : l’enracinement sans le repli.
Poulo a aussi été derrière le comptoir de la boutique détaillante de la famille ; peut-être y a-t-il trouvé son sens des affaires, qui n’est par ailleurs pas foncièrement marqué opportuniste. Un défaut chez lui, estiment certains. Lorsque le virus de l’art commençait à avoir raison de lui, sa vocation sera reçue avec suspicion. Son père l’oriente vers l’électricité, espérant l’éloigner du monde des arts. Le hasard en décide autrement.
Sur les chantiers de panneaux publicitaires, il rencontre Magueye Ly, son patron qui est électricien le jour, peintre et musicien le soir chez lui. Cette découverte agit comme une révélation. « Il est le premier à m’avoir fait croire que j’étais un artiste », dit Kamal qui rend hommage à son ancien contremaître. La suite ressemble moins à une carrière qu’à une succession de métamorphoses.
Décorateur. Graphiste. Concepteur de panneaux publicitaires. Puis, en 2005, Pullo devient cofondateur de Mbedd Jolof avec son ami Juan. Le duo imprime rapidement son esthétique dans la culture urbaine sénégalaise, accompagnant le mouvement hip-hop, puis les grandes mobilisations citoyennes comme Y’en a marre. Puis, en 2016, la bascule.
Trois années de silence. Trois années passées en retraite spirituelle à Mbacké. Lorsqu’il revient, il ne souhaite plus être le même homme. Un nouveau nom s’impose presque naturellement avant de devenir un marqueur, une marque, une identité : Kamal.
Kamal Raw naît en 2020, en pleine pandémie de Covid-19. Kamal signifie l’accomplissement, et Raw est le sigle de Revolution African Wear (La révolution de la mode africaine). Une renaissance plus qu’un changement de marque. « Mes amis disent souvent que je suis un phénix », dit-il en souriant. L’autre slogan de la marque, c’est « unir les peuples par le vêtement ».
Chez Kamal Raw, chaque couleur possède une mémoire. Chaque motif raconte une filiation. L’œil du graphiste, son métier avant la mode. Pendant des années, Kamal a imaginé des identités visuelles, composé des logos, construit des chartes graphiques. Cette première vie professionnelle façonne actuellement son regard.
Le vêtement devient alors une identité visuelle portée sur le corps. Il ne cherche pas seulement à créer de belles pièces. Il construit un vocabulaire. Une empreinte. La méditation et sa pratique soufie nourrissent sa recherche de cohérence. Créer est une lente conversation avec soi-même, jamais un geste impulsif.
Par Mamadou Oumar KAMARA

