Dans un contexte marqué par la multiplication des coups d’État, la montée des discours souverainistes et la remise en cause du modèle démocratique libéral, Ousmane Ndiaye publie « L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et péril ». L’essai s’attache à démonter les récits qui, selon son auteur, ont progressivement installé une lecture déformée de son histoire politique.
Le titre peut surprendre. À première vue, « L’Afrique contre la démocratie » laisse croire à une dénonciation d’un continent réfractaire aux principes démocratiques. Il n’en est rien. Le véritable objet du livre est ailleurs. Ousmane Ndiaye montre que ce sont moins les sociétés africaines qui se sont détournées de la démocratie que les récits produits autour d’elles qui ont fini par brouiller la compréhension de leur histoire politique. L’ouvrage s’inscrit dans un moment particulier de l’histoire politique africaine. Depuis plusieurs années, les transitions militaires au Mali, au Burkina Faso, au Niger ou encore en Guinée alimentent un discours selon lequel la démocratie serait un modèle en échec, incapable de répondre aux attentes des populations. À cette crise institutionnelle s’ajoute une bataille des idées dans laquelle les réseaux sociaux, certains intellectuels et une partie des acteurs politiques contribuent à opposer démocratie, souveraineté et aspirations populaires. C’est précisément cette bataille des récits qu’Ousmane Ndiaye choisit d’explorer. Son ambition est de questionner les évidences qui se sont imposées dans le débat public. Son point de départ est que nombre de certitudes sur la démocratie en Afrique reposent moins sur les faits que sur des constructions idéologiques répétées jusqu’à acquérir le statut de vérité. La première cible est le discours de La Baule. Depuis plus de trois décennies, le sommet franco-africain de 1990 est souvent présenté comme l’acte fondateur des transitions démocratiques africaines. L’auteur démonte cette lecture en rappelant que les mobilisations populaires, les revendications démocratiques et même certaines conférences nationales avaient commencé avant l’intervention de François Mitterrand. Selon lui, attribuer à la France l’origine de la démocratisation du continent revient à invisibiliser les luttes menées par les Africains eux-mêmes. Cette démonstration constitue l’une des parties les plus convaincantes du livre. En replaçant les événements dans leur chronologie, l’auteur rappelle utilement que les transformations politiques ne surgissent jamais d’un discours présidentiel, mais d’un long processus social et politique. La Baule apparaît ainsi davantage comme une tentative de récupération diplomatique que comme un véritable point de départ historique. À partir de cette relecture, Ousmane Ndiaye développe une idée plus large.
Une déconstruction épistémique
Les années 1990 auraient moins consacré la démocratie qu’elles n’auraient favorisé l’installation de ce qu’il appelle des « fictions démocratiques ». Les partis uniques ont disparu, les élections se sont multipliées, mais les mécanismes de confiscation du pouvoir sont, selon lui, restés largement inchangés. Plusieurs États ont adopté les codes du pluralisme sans modifier en profondeur leurs pratiques de gouvernement. Cette critique, désormais largement documentée par les travaux sur les démocraties hybrides, trouve ici une formulation accessible et solidement argumentée. L’auteur s’attaque ensuite à un autre récit devenu dominant, celui qui présente les régimes militaires comme une solution aux échecs des pouvoirs civils. Il refuse ce qu’il nomme le faux clivage entre civils et militaires.
Selon lui, l’histoire politique du continent montre, au contraire, que les armées ont souvent été des acteurs centraux des systèmes de pouvoir. Elles ont participé à leur consolidation, à leur maintien ou à leur renversement. Les présenter aujourd’hui comme une alternative extérieure au politique relève, à ses yeux, d’une lecture sélective de l’histoire. L’analyse du Mali illustre cette démonstration. Ousmane Ndiaye rappelle que le coup d’État d’Assimi Goïta intervient dans un contexte de contestation populaire déjà très avancé, porté notamment par le mouvement M5-Rfp. Le pouvoir militaire n’apparaît donc pas comme l’origine de la rupture politique, mais comme l’aboutissement d’une crise dont les racines sont d’abord civiles. Cette mise en perspective permet de nuancer les lectures simplificatrices qui réduisent les transitions actuelles à une opposition entre militaires vertueux et dirigeants civils défaillants. L’essai prend également ses distances avec une partie du discours panafricaniste contemporain. Sans remettre en cause les aspirations à la souveraineté, l’auteur met en garde contre une rhétorique qui tend parfois à faire de l’autoritarisme un prix acceptable de l’indépendance politique. Il souligne que le rejet de l’influence occidentale ne peut constituer, à lui seul, un projet démocratique. La souveraineté, insiste-t-il, ne dispense ni de la séparation des pouvoirs, ni des libertés publiques, ni du contrôle citoyen.
C’est sans doute dans cette volonté de réintroduire de la complexité que réside la principale force de l’ouvrage. Ousmane Ndiaye refuse les oppositions binaires : démocratie contre souveraineté, civils contre militaires, Afrique contre Occident. Il montre que ces catégories, souvent mobilisées dans le débat public, masquent des réalités historiques plus nuancées. L’auteur avance également une proposition de reconstruction. Il plaide pour une réflexion sur les institutions qui prenne davantage appui sur les expériences politiques africaines. Il mobilise notamment l’exemple du « Naxlé » dans les sociétés léboues, pour montrer que les principes de responsabilité collective, de délibération et de partage de l’espace public existaient bien avant l’importation des modèles constitutionnels contemporains. Son propos ne consiste pas à opposer une démocratie africaine à une démocratie occidentale. Il affirme, au contraire, que les valeurs démocratiques sont universelles, mais que leur enracinement passe nécessairement par l’histoire et les pratiques sociales de chaque société.
Par Amadou KÉBÉ

