La messe vient à peine de s’achever que l’émotion déborde déjà du cadre liturgique. À Nianing, à la sortie des Journées mondiales de la jeunesse diocésaines, les jeunes ne quittent pas seulement un lieu, ils prolongent une expérience. Entre chants qui persistent, gestes fraternels et paroles d’Évangile encore vibrantes, se dessine le visage d’une jeunesse croyante, debout, consciente de ses fragilités mais résolue à avancer. Ici, la foi n’est pas récitée, elle se vit, s’éprouve et s’incarne.
MBOUR – Dimanche 22 mars 2025, au collège Saint-Jean de Nianing, qui accueille le diocèse de Dakar à l’occasion de la 41e édition des Journées mondiales de la jeunesse (Jmj). Vers 14 heures, les jeunes sortent lentement. Comme retenus. Comme s’il fallait apprivoiser de nouveau le monde extérieur après ce temps suspendu. Le blanc de leurs t-shirts, rayonnant avec le thème de l’édition « Prenez courage ! Moi, j’ai vaincu le monde », accroche encore la lumière du jour, toujours intense, mais donnant à la foule des allures de procession qui ne voudrait pas s’achever. Sur les visages, rien n’est feint. Les sourires sont larges et les yeux brillent d’allégresse.
À quelques mètres de l’autel, des groupes se reforment spontanément. Ça rit fort. Ça s’appelle d’un bout à l’autre de l’esplanade. Les chants, eux, ne s’arrêtent pas net ; ils se transforment, se dispersent, puis renaissent ailleurs. Un refrain entonné ici est repris plus loin, amplifié, comme un écho vivant. Les mains se mettent à battre la mesure, les corps suivent. La liturgie est terminée, mais la célébration, elle, continue. « Franchement, on ne voulait pas que ça finisse », lâche Joseph, encore essoufflé. Autour de lui, ses amis approuvent sans hésiter : « On a prié, oui… mais on a aussi vécu quelque chose entre nous. En plus, la jeunesse a bien répondu à l’appel. C’est ça qui marque ». Cette joie habite aussi François Ngom, venu de la paroisse Notre-Dame de la Paix de Diamaguène. Le sourire accroché aux lèvres, il savoure chaque instant. « Je suis très ravi de revivre ces moments de partage, de réconciliation, mais surtout de retrouvailles au sein de la communauté chrétienne », confie-t-il, la voix posée, comme chargée d’émotion. Ces journées réveillent en lui des souvenirs intimes. « Cela me rappelle notre première sortie, ici même, à une époque où j’aspirais à devenir prêtre », ajoute-t-il, avec une pointe de nostalgie.
La joie d’être chrétien
De taille moyenne, le jeune homme ne cache pas non plus son enthousiasme à l’annonce de la prochaine édition prévue dans le doyenné de Thiadiaye, non loin de son village natal. Une proximité qui le touche particulièrement. « C’est une date à ne surtout pas oublier ! », lance-t-il dans un éclat de rire, le regard déjà tourné vers ces retrouvailles à venir. Dans l’air, une chaleur persiste. Elle n’est pas seulement celle du soleil. Elle vient aussi des corps rapprochés, des épaules qui se frôlent, des accolades qui s’échangent sans retenue. On se serre comme si l’on se connaissait depuis toujours. Ou comme si l’on venait de se découvrir essentiels les uns aux autres. Plus loin, la jeune Élisabeth Diouf ferme les yeux, quelques secondes. Ses lèvres murmurent encore une prière.
« Je voulais garder ça en moi, ne pas perdre ce que j’ai ressenti », confie-t-elle ensuite. Elle cherche ses mots, hésite, puis sourit : « C’est difficile à expliquer… mais c’est fort ». Instituées en 1984 par le pape Jean-Paul II, les Journées mondiales de la jeunesse se déclinent aujourd’hui dans tous les diocèses, offrant aux jeunes un espace de rencontre spirituelle et humaine. Au Sénégal, elles s’inscrivent dans une dynamique particulière : celle d’une jeunesse confrontée à de multiples défis, mais en quête de repères solides. « On a besoin de ça. On vit beaucoup de choses compliquées, mais ici, on se rappelle qu’on peut tenir bon », souligne Victor Mendy, étudiant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Dans ses mots, il y a une gravité lucide, mais aussi une forme de paix retrouvée. L’homélie, prononcée quelques instants plus tôt, résonne encore dans les esprits. « Prenez courage ! Moi, j’ai vaincu le monde », tiré de l’Évangile selon saint Jean. Une phrase que beaucoup répètent, presque machinalement, mais dont le sens semble avoir pris chair. Pour ces jeunes, elle n’est plus abstraite. Elle devient une clé de lecture du quotidien. « Ça veut dire qu’on ne doit pas avoir peur.
Même quand tout est difficile, il faut avancer », explique Marie-Louise. Elle marque une pause. « Et surtout, ne pas être seuls ». Car c’est aussi cela que ces Jmj révèlent : une soif de lien. Dans une société souvent fragmentée, ces jeunes expérimentent ici une unité rare. Les différences sociales, culturelles ou scolaires semblent s’effacer. Reste l’essentiel : être ensemble, portés par une même foi.
Une invitation à renouveler notre foi en notre Seigneur
Daniel Birame Faye, venu de la paroisse universitaire Saint-Dominique, parle avec une conviction tranquille. Pour lui, le thème dépasse largement les mots affichés : « C’est une exhortation, une invitation à renouveler notre foi en notre Seigneur Jésus, mais pas seulement en paroles. C’est dans nos actes de tous les jours que cela doit se voir ». Dans son regard, une certitude : la foi ne peut être figée. Elle se vit, se prouve, s’incarne. « On nous rappelle surtout que l’espérance ne déçoit jamais. Même quand c’est difficile, même quand on doute, il faut continuer à croire et à agir comme des témoins du Christ », ajoute le jeune homme à la taille élancée. Son témoignage consiste à faire de chaque geste quotidien une expression vivante de la foi et à laisser l’espérance guider chaque pas. Les gestes en disent long. Une main posée sur une épaule. Un rire partagé. Un regard qui s’attarde. Rien d’extraordinaire en apparence, mais tout devient signifiant. Même la poussière soulevée par les pas semble participer à cette atmosphère singulière. «Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux».
Cette parole biblique prend ici une résonance particulière, car ce qui se vit dépasse le simple rassemblement. Il y a comme une présence diffuse, difficile à nommer, mais ressentie par beaucoup. Au-delà de l’émotion, c’est une invitation qui se dessine : celle de prolonger cette expérience dans la vie de tous les jours. « On ne peut pas rentrer chez nous et redevenir comme avant », insiste Marie, d’une voix douce. « Il faut que cela soit visible dans la manière dont nous traitons les autres». L’Évangile selon saint Matthieu le rappelle: « Vous êtes la lumière du monde ». Une image forte que ces jeunes sont prêts à incarner. Le soleil continue sa course, plus bas désormais. Les ombres s’allongent, mais personne ne se presse vraiment pour partir. Comme si chacun voulait emporter un peu plus que des souvenirs : une force, une direction. Déjà, les conversations s’orientent vers la suite. « L’année prochaine, on sera encore au rendez-vous, à Thiadiaye, s’il plaît à Dieu », promet un groupe, presque en chœur. L’impatience est palpable, non pas par simple enthousiasme, mais parce que ce rendez-vous a pris une place essentielle. Dans un monde souvent décrit comme incertain, ces jeunes avancent autrement. Ils doutent, oui. Ils tombent parfois. Mais ils choisissent de croire. Encore. Et ensemble.
« Ta parole est une lampe à mes pas », dit le psaume. Pour beaucoup ici, cette lampe vient de se rallumer. Peu à peu, les lieux se vident. Les chants s’espacent. Les voix baissent. Mais il reste un message. Comme un souffle. Comme un écho. Et dans les cœurs, une conviction persiste, tenace : ils ont été témoins. Et désormais, ils deviennent eux-mêmes témoins. De cette joie. De cette espérance. De cette lumière qui, loin de s’éteindre, commence à peine à se diffuser.
• Par Adama NDIAYE, Envoyé spécial

