La chercheuse sénégalaise Cécile Mendy est intervenue lors du colloque international sur la souveraineté et la restitution des biens culturels africains, le mardi 24 février. Doctorante au Centre facultaire d’études historiques et culturelles transdisciplinaires de l’Université de Vienne (Autriche), elle a défendu une approche encore marginalisée dans les institutions : la conservation endogène, son thème de recherche qu’elle considère comme un levier majeur de redéfinition de la souveraineté culturelle des musées africains contemporains.
Au Musée Théodore Monod, le mardi 24 février, dans la salle où se tenait le colloque international consacré à la souveraineté et aux biens culturels africains, le débat a quitté un instant le registre diplomatique : accords de restitution, cadres juridiques internationaux, pour descendre dans les réserves des musées.
Là où se jouent des choix concrets : humidité, lumière, stockage. Là où se décide, silencieusement, l’avenir matériel des objets. C’est à cet endroit précis que l’intervention de Cécile Mendy a pris toute sa portée.
Doctorante au Centre facultaire d’études historiques et culturelles transdisciplinaires de l’Université de Vienne (Autriche), formée à l’Université Gaston Berger, elle connaît les musées sénégalais de l’intérieur.
Stages à l’IFAN, travail aux archives audiovisuelles, passage par le Musée historique de Gorée, participation à la conception d’une exposition permanente sur la Transmission dans le cadre d’un partenariat entre l’UNESCO et la Coopération italienne : son parcours n’est pas théorique. Il est ancré.
Son sujet de recherche porte sur « Les défis de la conservation dans les musées en Afrique : la conservation endogène, un savoir-faire ancestral ». Sa question est directe : comment conserver les objets dans les musées africains en intégrant les savoir-faire locaux aux méthodes classiques héritées de la colonisation ? Et surtout, quel impact cette intégration peut-elle avoir sur la définition même de la souveraineté culturelle ?
Car derrière la restitution des œuvres se cache une autre dépendance : celle des normes. Dans de nombreux musées africains, les protocoles de conservation suivent des standards élaborés en Europe. Contrôle hygrométrique strict, matériaux spécifiques pour le conditionnement, traitements chimiques normalisés, référentiels techniques internationaux. Ces méthodes sont efficaces. Elles reposent sur des décennies de recherche scientifique.
Conservations endogènes
Mais selon la chercheuse, elles supposent des infrastructures stables, des budgets réguliers, une maintenance constante et un accès continu à des produits souvent importés. Dans des contextes marqués par des contraintes financières et climatiques fortes, leur application intégrale devient parfois un défi.
Les coupures d’électricité compromettent la régulation de l’humidité. Les équipements spécialisés sont coûteux. Les pièces de rechange difficiles à obtenir. La question n’est donc pas de rejeter ces méthodes. Elle est de savoir si elles peuvent constituer l’unique horizon.
Ainsi, Cécile Mendy propose de déplacer le regard vers les pratiques endogènes de conservation. Des gestes anciens, transmis dans les familles, dans les ateliers, dans les communautés. Des techniques qui ont permis, bien avant l’institution muséale, de préserver des objets rituels, des textiles, des instruments, des artefacts en bois ou en cuir.
L’exemple des feuilles de « niim » revient souvent dans son travail. Séchées et placées dans des coffres, elles protègent les tissus des insectes grâce à leurs propriétés répulsives naturelles. « Ce savoir empirique n’est pas consigné dans les manuels internationaux de conservation préventive. Pourtant, il fonctionne. Il est adapté aux réalités climatiques locales. Il est économiquement accessible », explique-t-elle.
Sa recherche traite la conservation sous deux angles, celle qui se fait dans les processus de création/fabrication d’œuvres d’art ou d’éléments du patrimoine comme les textiles, et la conservation de ce qui existe déjà et qui est sujet à des attaques de détérioration.
Ce type de pratique pose une question de légitimité scientifique : à quel moment un savoir devient-il reconnu comme méthode ? Pour Mme Mendy, la conservation muséale moderne s’est construite dans un cadre académique occidental qui a longtemps ignoré, voire disqualifié, les connaissances locales : « En valorisant ces pratiques endogènes, il ne s’agit pas d’idéalisme patrimonial ni de nostalgie. Il s’agit de produire un dialogue méthodique. Tester ces techniques, les documenter, mesurer leur efficacité, identifier leurs limites. Les intégrer lorsque cela est pertinent dans des stratégies hybrides. ».
Autrement dit : composer plutôt que copier.
La place centrale des femmes
En repositionnant les savoir-faire locaux au cœur de la réflexion muséale, la chercheuse sénégalaise opère un déplacement politique profond. Elle redonne aux communautés un statut d’actrices. Les objets exposés dans les vitrines ne sont pas nés dans l’espace neutre du musée. Ils ont été produits, utilisés, entretenus selon des logiques culturelles précises.
Reconnaître ces logiques dans les pratiques de conservation, c’est reconnaître que le patrimoine matériel ne peut être dissocié du patrimoine immatériel. Les femmes occupent une place centrale dans cette chaîne de transmission : conservation domestique des textiles, maîtrise des plantes, techniques artisanales.
Ces savoirs, fait-elle savoir, longtemps relégués au registre du quotidien, constituent pourtant une base technique solide, issue d’une longue expérience environnementale.
Cependant, intégrer ces pratiques ne signifie pas renoncer aux standards internationaux. « Cela suppose au contraire un travail scientifique exigeant : protocoles d’expérimentation, comparaisons, documentation, publications. Il ne s’agit pas de substituer un modèle à un autre, mais de produire un cadre pluriel », précise la doctorante.
Cette approche répond aussi à un impératif de durabilité. Dans des musées confrontés à des moyens limités, développer des solutions adaptées au contexte local peut renforcer l’autonomie institutionnelle. Réduire la dépendance aux produits importés, favoriser des ressources disponibles sur place, former les équipes à des techniques combinées : autant de pistes concrètes.
Pour Mme Mendy, les collections archéologiques et ethnographiques exposées témoignent d’histoires anciennes. Mais leur avenir dépend des choix contemporains. La restitution, si elle advient, ne sera pas l’aboutissement du processus. Elle en sera le commencement. Car il faudra alors assumer pleinement la responsabilité de la conservation.
Adama NDIAYE

