Au départ, il n’y avait ni plan de carrière ni rêve de gloire. Ce qui n’était qu’une curiosité au départ s’est transformé en une trajectoire hors du commun. Du théâtre au cinéma, de «Kër Nafy» à «Kiy Degg», en passant par l’aventure de la Compagnie les Cruellas, Marième Faye a fait de chaque scène un espace d’expression et de chaque rôle une rencontre avec la vérité humaine. Actrice, comédienne, auteure et entrepreneure culturelle, elle a traversé les époques avec une même exigence : raconter l’humain avec justesse, profondeur et émotion. Aujourd’hui, elle revient sur un parcours marqué par la passion, la peur, les remises en question et une liberté farouche. Portrait d’une femme engagée qui n’a jamais cessé de se réinventer.
Le destin emprunte parfois les chemins les plus inattendus. Celui de Marième Faye commence par une simple curiosité qui, plus que l’ambition, la conduit à franchir les portes du monde du théâtre et du cinéma. Une rencontre fortuite avec deux univers qui allaient révéler une vocation et dessiner le parcours d’une comédienne hors du commun.
Elle a fait ses premiers pas sur scène, aux côtés de Pape Faye dans « Demain la fin du monde ». Puis viennent les rencontres décisives : Oumar Ndao, qui lui offre sa première montée sur les planches du Théâtre national Daniel Sorano, puis Marcia de Castro avec qui elle a créé une compagnie pour le jeune public.
De rencontre en rencontre, de rôle en rôle, elle élargit son registre et se construit un parcours remarquable. Au fil des années, Marième Faye s’impose comme l’une des figures majeures de la scène artistique sénégalaise, portée par son talent, son exigence et sa passion.
Une bourse d’études lui ouvre ensuite les portes d’une école d’art à Toulouse. Cette expérience qui lui permet de surmonter ce qui était alors sa plus grande crainte : jouer seule sur scène.
Sur scène, Awa Sène Sarr et Isseu Niang restent ses modèles, ses références. Elles l’ont profondément inspirée et poussée à se surpasser pour trouver sa place dans le monde de l’art.
Nafytoo, le rôle d’une vie
« Ce sont deux femmes magnifiques, charismatiques, généreuses et incroyablement talentueuses. J’ai eu la chance de les rencontrer très tôt et j’ai tout de suite voulu être comme Awa Sène Sarr. J’aime son audace. Elle fait partie de ces personnes qui peuvent dire qu’elles ont vécu plusieurs vies en une seule. Encore aujourd’hui, elle reste ma référence », révèle-t-elle.
Si le théâtre a façonné l’actrice, c’est pourtant le petit écran qui l’a révélée au grand public. Avec « Kër Nafy » de Kalista Sy, Marième Faye est entrée dans les foyers sénégalais et a donné vie à un personnage devenu, au fil des épisodes, un véritable phénomène de société.
Et pourtant, quand elle a décroché ce rôle, elle était loin d’imaginer l’ampleur que ce personnage allait prendre. Encore moins que Nafy pourrait faire écho à d’autres Nafy bien au-delà de nos frontières.
Selon Marième Faye, beaucoup de femmes se sont reconnues en Nafytoo et aujourd’hui encore, beaucoup de personnes l’interpellent en l’appelant « Nafy ». Cela ne la dérange nullement. Elle trouve cela même normal.
« Les gens ne connaissent pas forcément mon prénom, alors que Nafytoo s’invite chaque semaine dans leur salon. Je pense même que ça crée une forme d’intimité, comme une amie avec qui on aurait partagé une glace. Alors pour moi, ça fait partie du jeu », explique-t-elle.
Au-delà de la notoriété, Nafytoo lui a beaucoup appris sur elle-même.
« Je la regarde et je me dis waouh ! Au-delà d’encaisser, de porter, d’aimer, de se sacrifier pour chaque membre de sa famille, elle a osé se choisir, se battre contre tous pour elle-même, parce qu’elle mérite aussi le bonheur. Le plus important, c’est de ne jamais mesurer sa valeur à l’opinion que les autres se font de nous », fait-elle remarquer.
Pour Marième Faye, porter ce prénom, qui résonne fortement dans l’imaginaire sénégalais, ajoute une responsabilité particulière. Elle est consciente qu’un personnage n’est jamais seulement un rôle.
« Derrière chaque histoire interprétée, il y a une vraie personne qui vit ou a vécu la même chose, parfois dans le silence le plus total », précise Marième Faye.
Interpréter, créer un personnage, écrire une histoire, toucher le cœur des gens par les émotions qu’on transmet est tout ce qu’il y a de plus magique, estime Marième Faye.
Pour la comédienne, le cinéma, la scène et l’art en général demeurent un lieu où l’on peut être n’importe qui sans que personne ne vienne remettre en cause ce statut.
« Je trouve ça extraordinaire. J’ai l’impression de marcher en permanence avec mon âme d’enfant, celle qui jouait avec mes frères et sœurs à « may papa bi » (je suis le père) ou à « may maîtresse bi » (je suis la maîtresse). »
La scène, c’est l’endroit où Marième se sent le mieux au monde. Cette âme d’enfant ne l’a jamais quittée. Elle continue de nourrir son imaginaire, sa créativité et son envie de raconter des histoires.
Et si les caméras lui ont offert une reconnaissance nationale, c’est sur scène que Marième Faye dit se sentir véritablement chez elle.
Le théâtre, l’art d’être bien dans son corps
La scène et Marième Faye, c’est une grande et longue histoire d’amour. Une relation faite de péripéties, parfois inconfortables, parfois douloureuses, mais toujours d’une intensité rare. Elle lui a énormément apporté dans sa vie de tous les jours.
« Elle m’a appris à être bien dans mon corps, m’a fait voyager, m’a permis de rencontrer des personnes extraordinaires et m’a ouvert des portes que je n’aurais jamais pu franchir seule. Elle m’a aussi donné des compétences que je n’aurais jamais pu acquérir ailleurs », indique-t-elle.
« Le théâtre m’a rendue plus humaine, plus bienveillante. Il m’a appris le sens de l’observation et de l’écoute. La capacité à ressentir les émotions avec intensité. Et, surtout, à s’aimer pour être capable d’aimer les autres ».
Pour Marième, le cinéma et la télévision n’ont ni la spontanéité de la scène ni cette chaleur si particulière que seul le public transmet en direct.
Ce qu’elle aime au théâtre, et qu’elle ne retrouve nulle part ailleurs, c’est cet instant suspendu. Quand, depuis les coulisses, elle entend la salle se remplir. Le brouhaha, les chuchotements, les derniers éclats de voix… Les sièges qui se remplissent, le trac qui monte.
L’instant où se mêlent l’impatience de retrouver le public et la crainte de ne pas être à la hauteur. Puis, quand vient l’entrée en scène, suivie des premiers pas et des premiers mots.
Et, l’instant d’après, lorsque toutes les voix s’éteignent, le trac disparaît pour laisser place au voyage, le temps d’un spectacle.
« C’est ça, pour moi, la différence entre le cinéma et le théâtre », confie-t-elle.
Passionnée jusqu’au bout, Marième Faye fait partie des membres fondatrices de la mythique Compagnie Les Cruellas.
Cette troupe a, selon elle, profondément transformé les thèmes abordés sur les planches.
« Avant, j’avais l’impression que nous étions beaucoup dans le cérébral, comme si le théâtre était réservé à une certaine élite intellectuelle. Avec Les Cruellas, le pari que nous avons réussi, c’est de rassembler tout le monde, quelle que soit sa classe sociale », explique Marième Faye.
Les retours étaient encourageants.
« Nous recevions autant d’enthousiasme de la part d’un directeur d’entreprise que d’une vendeuse de thiébou djeun ou de thiaf au coin de la rue. Et chacun nous parlait de la même pièce avec les mêmes yeux remplis d’étoiles. Nos salles étaient toujours pleines à craquer : les gens se reconnaissaient dans les histoires que nous racontions », affirme-t-elle.
Aujourd’hui, estime Marième, l’esprit des Cruellas n’a pas disparu. Il est présent en la nouvelle génération d’artistes.
« Je retrouve nos thèmes, notre manière de parler du quotidien. Et ça fait du bien. »
Pour elle, l’héritage est bien là : celui d’un théâtre populaire, accessible et profondément ancré dans les réalités du quotidien.
De tous les rôles qu’elle a interprétés, Marième Faye a démontré l’étendue de son talent. En 2011, elle a reçoit le prix de la meilleure comédienne sénégalaise.
Une distinction qui représente une grande fierté, d’autant plus qu’elle vient de la reconnaissance de ses pairs.
Bien vite, cette distinction laisse place au doute. Elle est envahie par la peur de ne pas faire mieux, la peur de décevoir. Comme si ce titre était devenu une jauge de son talent, de sa valeur.
« Parfois, je me demande si ce n’est pas la véritable raison qui m’a fait fuir les planches pendant tout ce temps », dit-elle.
Derrière le personnage de Nafy, qui l’a rendue célèbre, Marième Faye n’a jamais cessé de se remettre en question. Cette quête permanente l’a conduite à relever l’un des plus grands défis de sa carrière : revenir seule sur scène.
Le cinéma, qui a occupé une grande partie de son temps, n’était pas la seule raison de son éloignement des planches. Il y avait aussi la peur d’échouer, de décevoir son public.
Depuis le succès de Polymachin, qui lui a valu le prix de la meilleure comédienne, Marième Faye redoutait de ne plus être à la hauteur.
« Chaque jour, les planches et l’énergie qu’elles dégagent me manquent. Mais ça y est, j’ai décidé de faire mon retour avec un seul-en-scène. J’ai terminé d’écrire le texte. Ça n’a pas été facile, car je me suis éloignée trop longtemps », explique-t-elle.
Le défi du one-woman-show
Pour préparer son retour, elle a « quémandé » des textes à pratiquement tous les dramaturges qu’elle connaissait, avant de se rendre à l’évidence : demander aux autres d’écrire pour elle, alors qu’elle avait toujours écrit ses propres pièces, était une manière de repousser son retour sur scène.
Puis une petite voix lui a soufflé : « Vas-y, Marième, tu peux le faire. Et puis, au pire, qu’est-ce que tu risques ? Faire mieux que Polymachin… ou moins bien ? Et alors ? »
Ces mots l’ont convaincue. Et elle s’est lancée.
Aujourd’hui, Marième Faye est la première femme sénégalaise à créer un one-woman-show, à une époque où monter seule sur scène relevait presque du pari. Elle ne disposait pourtant d’aucun modèle féminin sur lequel s’appuyer ni d’aucune référence locale.
« Il arrive parfois, dans nos vies, que nous ayons besoin de nous challenger pour vérifier si nous sommes encore dans la course », confie-t-elle.
Se retrouver seule sur scène l’a aussi amenée à se découvrir autrement, à goûter une liberté nouvelle.
« J’étais seule. Quand on me proposait une tournée, je n’avais pas besoin d’en discuter avec des collègues. J’avais très peur au début. Et puis, une fois lancée, je me suis dit : c’est donc ça, la liberté ? »
Aujourd’hui, son retour au théâtre s’inscrit dans cette même logique : continuer à se réinventer, mais aussi à repousser ses propres limites et à retrouver ce lien unique avec le public, celui que seules les planches peuvent offrir.
Marième Faye est également la première comédienne sénégalaise à participer au Festival d’Avignon, l’un des plus prestigieux rendez-vous du théâtre mondial. Une expérience qui l’a profondément marquée.
À ses yeux, la culture doit voyager et se confronter aux scènes internationales. Dans la capitale du théâtre, l’objectif de Marième était clair : savoir si elle pouvait réellement se considérer comme une comédienne, à travers le regard des professionnels.
« À Avignon, les gens n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Il y avait plus de 900 spectacles par jour. Certaines compagnies arrêtaient au bout d’une semaine faute de public. Nous, nous avons joué devant des salles occupées tout au long du festival. Nous ne faisions pas toujours salle comble, mais nous avons reçu des critiques très dures, notamment sur le texte. En revanche, la bonne surprise, c’est que tout le monde s’accordait à dire que nous étions de très bonnes comédiennes », raconte-t-elle, avec fierté.
Le déclic d’Avignon
Cette expérience, dit-elle, a donné naissance à Polymachin. Après deux années de création, d’écriture et de travail, retour à Avignon. Le travail a porté ses fruits.
« Là, tout le monde nous a applaudies.
J’étais heureuse. C’est précisément à cela que servent les lieux où l’exigence est la plus forte.
Ils nous obligent à nous remettre en question, à nous positionner clairement et, surtout, à travailler », admet-elle.
Cette aventure a, selon Marième Faye, confirmé une évidence : quel que soit le pays où l’on joue, les histoires finissent toujours par se rejoindre.
« De Dakar à Limoges, en passant par Douala et Avignon, les gens viennent te raconter des histoires qui leur appartiennent, qui semblent profondément intimes, alors qu’une heure plus tôt, vous ne vous connaissiez même pas », explique-t-elle.
Cela démontre, selon elle, la puissance et la portée universelle du théâtre, capable de faire tomber toutes les barrières.
Si la place des femmes dans le cinéma et le théâtre sénégalais a évolué ces dernières années, le chemin vers une véritable égalité reste encore long.
Marième Faye le reconnaît : les talents ne manquent pas. Les compétences sont là, tout comme les ressources humaines et techniques. Ce qui fait défaut, à ses yeux, c’est une véritable politique culturelle.
« On ne donne pas à la culture la place qu’elle mérite, alors qu’elle constitue un levier économique majeur. Elle crée des emplois, génère des revenus et représente aussi un formidable moyen de faire découvrir son pays à l’étranger. »
Pour illustrer son propos, elle évoque un souvenir marquant de ses représentations au Lavoir Moderne, à Paris.
« Il y avait un monsieur qui venait tous les soirs assister à notre spectacle, puis partager le repas avec nous, pendant toute la durée de nos représentations.
Il disait que c’était, pour lui, une manière de voyager sans quitter Paris, à travers le spectacle, la nourriture et les discussions. »
Pour Marième Faye, la culture ne se limite pas au divertissement. Elle nourrit la réflexion, éveille les consciences et peut même contribuer à faire évoluer les mentalités.
Cette conviction s’étend naturellement à la représentation des femmes à l’écran et sur scène. Selon elle, il est temps de raconter des histoires qui rendent compte de leur richesse, de leur complexité et de leur puissance.
« Les femmes africaines sont bien plus que les personnages auxquels on les a longtemps cantonnées : des rôles limités à se battre pour un homme, à se déchirer entre elles ou à incarner uniquement une mère ou l’épouse de… ».
Pour l’actrice, ce regard doit changer. Car les femmes veulent des rôles complexes, des personnages profonds qui racontent de vraies histoires.
« Il nous faut davantage de scénaristes, de réalisatrices et de productrices, autrement dit des femmes à tous les niveaux de décision. C’est la seule façon de faire bouger les lignes : on n’est jamais mieux servi que par soi-même », estime Marième Faye.
Elle demeure convaincue que le regard porté sur une histoire varie selon celui ou celle qui la raconte. Qu’il soit un homme ou une femme.
« Imaginer une expérience et la vivre ne sera jamais la même chose », conclut-elle.
En mouvement. Encore et encore …
Malgré sa trajectoire, Marième Faye a toujours été habitée par l’envie de se réinventer.
Après avoir fait ses preuves au théâtre, au cinéma et à la télévision, le regard de l’actrice est tourné vers l’avenir, porté par de nouveaux projets et un désir intact de créer.
Après « Kër Nafy », le théâtre, le Festival d’Avignon et plusieurs décennies de carrière, son objectif reste intact : jouer, encore et encore.
« Je pars en résidence de création pour mon nouveau spectacle, « Kiy Degg », et j’ai hâte de reprendre la route des tournées », annonce-t-elle.
Au-delà de la scène, la comédienne nourrit un autre projet qui lui tient à cœur : accompagner les femmes dans la réappropriation de leurs récits de vie.
« Je reçois énormément de témoignages en privé, et j’aimerais qu’on puisse les faire exister à travers des ateliers : utiliser l’art pour transmettre, partager, transformer, mieux se connaître, reprendre son pouvoir, réparer », explique-t-elle.
À l’heure du bilan, Marième Faye dit avoir eu plusieurs vies en une seule. Des vies faites de réussites, de doutes, de remises en question et de renaissances.
Et si c’était à refaire, elle n’hésiterait pas.
« Je referais exactement les mêmes choix », affirme-t-elle.
L’héritage qu’elle veut laisser, ce n’est ni une récompense ni un rôle marquant, encore moins une carrière exceptionnelle.
Elle souhaiterait seulement que l’on se souvienne d’elle comme d’une actrice, d’une comédienne qui n’a jamais cessé de questionner son époque, de bousculer les normes sociales et d’ouvrir des espaces de liberté par le théâtre.
Par Samba Oumar FALL

