Parler de Annette Mbaye d’Erneville, c’est raconter une partie essentielle de l’histoire culturelle et médiatique du Sénégal. Première femme journaliste du pays, ancienne directrice des programmes de la radio nationale, fondatrice du magazine Awa, écrivaine et femme de culture, elle a marqué plusieurs générations par son élégance intellectuelle et son engagement discret, mais profond, en faveur des femmes.
Née en 1926 à Sokone , Annette Mbaye d’Erneville grandit dans un Sénégal encore sous domination coloniale. Très tôt, elle bénéficie d’une éducation rigoureuse chez les religieuses de Saint-Joseph de Cluny à Dakar , avant d’intégrer la prestigieuse École normale de Rufisque, pépinière de nombreuses intellectuelles africaines.
Cette étape sera déterminante dans sa formation. Sous l’influence de Germaine Le Goff, directrice de l’établissement réputée pour ses idées avant-gardistes, la jeune Annette développe très tôt une conscience aiguë de la place des femmes dans la société.
Pourtant, rien ne prédestinait véritablement cette jeune fille issue d’une famille métisse à devenir une figure majeure du journalisme sénégalais. Elle-même racontait avoir appris le français relativement tard, dans une enfance davantage bercée par les langues locales et la culture sénégalaise.
En 1947, elle part poursuivre ses études en France au lycée Jules-Ferry puis à l’École normale des Batignolles à Paris. Dans la capitale française, Annette Mbaye découvre un univers intellectuel bouillonnant, au moment où les mouvements indépendantistes africains prennent de l’ampleur. Elle fréquente les milieux estudiantins africains, côtoie des figures comme et découvre une société française bien différente de l’image idéalisée imposée par le système colonial.
Diplômée en journalisme radio, elle choisit de rentrer au Sénégal au moment où le pays se prépare aux indépendances. Une décision importante pour cette femme profondément attachée à son pays et à sa culture.
À son retour, elle rejoint la radio nationale, future , où elle devient l’une des premières femmes à occuper des fonctions importantes dans les médias audiovisuels sénégalais.
Mais son plus grand coup d’éclat intervient en 1959 avec la création de Femmes de Soleil, premier magazine féminin du Sénégal, qui deviendra plus tard Awa. À travers cette publication, Annette Mbaye d’Erneville offre aux femmes africaines un espace d’expression inédit dans un contexte où leur parole restait encore marginalisée dans les médias.
Le magazine abordait des questions liées à l’éducation, à la culture, à la famille, à l’émancipation et au rôle des femmes dans les sociétés africaines modernes.
Bien qu’elle ait toujours refusé de se définir comme féministe, Annette Mbaye d’Erneville a porté toute sa vie un engagement constant pour la promotion des femmes à travers l’éducation, la culture et les médias.
« Je ne me sens pas féministe », disait-elle souvent, préférant défendre une vision fondée sur le dialogue et la complémentarité entre les hommes et les femmes.
Au-delà du journalisme, Tata Annette fut également une femme de lettres. Elle écrivit des contes pour enfants, des nouvelles et des poèmes réunis notamment dans son recueil Kaddu. Passionnée de culture, elle participa aussi à plusieurs initiatives artistiques et culturelles majeures au Sénégal, notamment dans le cinéma et la valorisation du patrimoine.
Mère du réalisateur , elle contribua également au rayonnement culturel du pays à travers son engagement dans différentes institutions et manifestations artistiques.
Malgré son âge avancé, Annette Mbaye d’Erneville conserva longtemps une étonnante vitalité intellectuelle, fidèle à ses habitudes de lecture, d’écriture et de réflexion.
À travers son parcours, c’est toute l’histoire d’une femme qui aura choisi la plume, la parole et la culture pour ouvrir des chemins là où il n’en existait presque aucun.
Aujourd’hui encore, son héritage demeure vivant dans les salles de rédaction, dans les pages des revues culturelles et dans la mémoire collective sénégalaise. Annette Mbaye d’Erneville a donné une place, une forme et une dignité à la parole des femmes dans l’espace public. À travers Awa, ses écrits et son engagement culturel, elle a accompagné l’émergence d’un regard nouveau sur la société sénégalaise.


