Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké affirmait que ses khassaïdes étaient son véritable miracle, et en recommandait le meilleur usage. Il avait lui-même institué le kurèel, ensemble lyrique destiné à déclamer ses panégyriques. Le chant y est déclamé dans une essence singulière, en notes sacrées.
Le Cheikh déclamait lui-même ses poèmes en hommage au Prophète Muhammad (saw), notamment lorsqu’il se trouvait dans le Djolof, dans la dernière décennie du XIXᵉ siècle. Il lui arrivait de nouer solidement un turban autour de sa taille et d’entonner avec vigueur ses panégyriques en hommage au Prophète Muhammad (saw). Une scène intense qui provoquait souvent la transe de certains disciples, notamment Cheikh Ibra Fall Làmp.
Plus tard, accaparé par ses dévotions et par les persécutions du colon, il chargea son frère Serigne Massamba Mbacké de sillonner le pays pour composer une équipe de onze choristes capables de soutenir l’harmonie sacrée. Les membres devaient être pieux et accomplis, dotés d’une belle voix, d’une parfaite élocution et d’une moralité irréprochable.
Le « Kurèelu Serigne Massamba », le tout premier kurèel, fut ainsi fondé. Serigne Massamba Mbacké, Serigne Ibra Fall Bouba, Serigne Mahib Gueye, Serigne Moussa Diagne, Serigne Cheikhou Ndao, Serigne Aly Sylla, Serigne Modou Kane Dia, Serigne Makhoudia Sylla, Serigne Ibra Samb, Serigne El Hadj Seck et Serigne Ousmane Sow constituaient la pléiade. Avec Ibra Fall Bouba comme maître de chœur, l’exercice fut inventé, supervisé par Serigne Touba lui-même.
Il y a quelques années, Ablaye Mboup, alors membre du Conservatoire de Hizbut-Tarqiyyah Darou Khoudoss, nous expliquait que le maître de chœur était choisi en fonction de l’équilibre de sa voix par rapport au groupe. Il rassemble et régule les voix graves et aiguës à la mesure de la sienne, pour stabiliser l’harmonie. Si la symphonie n’est pas encadrée, les fausses notes fusent, le rythme se délite, la fatigue s’installe.
Le kurèel : symbole d’une culture devenue populaire
Serigne Touba utilisait une prosodie adaptée à chaque khassida, qu’il faut identifier pour en respecter la mesure. Le cheikh a d’ailleurs créé les mélodies des premiers khassaïdes chantés par le Kurèelu Serigne Massamba, notamment Jazbu, Mawâhib al-Nâfih et Muqadimât. C’était une véritable mise en musique.
Aujourd’hui, les gammes n’ont pas bien changé. Les membres d’un kurèel, ensemble lyrique symphonique, assis en cercle pour chanter les khassaïdes, sont tenus de respecter l’orthodoxie de l’ordre mouride et les strictes orientations de Cheikh Ahmadou Bamba.
Il est d’usage de compter plusieurs pratiquants dans un ensemble, qui peuvent se relayer en cas de fatigue durant une veillée. En période de Màggal, un grand groupe peut chanter durant 10 heures. Il est aussi devenu rare de voir un ensemble avec moins de 20 choristes. Il leur est assigné une maîtrise des khassaïdes et de leur lecture, ainsi qu’une endurance physique. La tenue « Baay Lahad », ou toute autre tenue avec une certaine amplitude, est également de rigueur.
Cheikh Ahmadou Bamba vouait une grande considération aux khassaïdes et à ceux qui les déclamaient. Il avait instruit son frère, Serigne Massamba, de tout mettre en œuvre pour que les choristes pionniers ne manquent de rien. Il les couvrait tout le temps de cadeaux. Parfois, quand le kurèel prestait, il sortait pour les asperger de parfum haut de gamme et les encourageait allègrement.
Par Mamadou Oumar KAMARA

