Dans son ouvrage intitulé « Anthropologue sans cochons » (Academia, 2025, 467 p.), Jean Copans explore les pistes d’une troisième mondialisation de l’anthropologie. L’auteur y évoque aussi ses liens avec le Sénégal, un pays qu’il connaît bien puisqu’il y a effectué ses premières études de terrain.
Après l’époque des grandes découvertes, du siècle des Lumières et de la colonisation (instrument de voyeurisme), une troisième mondialisation de l’anthropologie se profile. Dans son ouvrage intitulé « Anthropologue sans cochons » publié en 2025 aux éditions Academia dans la Collection « Anthropologie prospective », l’anthropologue français Jean Copans passe en revue les idées et les traditions disciplinaires nécessaires pour qu’il puisse y arriver. Le livre commence et se referme par l’évocation de l’histoire de John Waiko, « l’anthropologue sans cochon », immortalisé par le film de Chris Owen (1990).
Ce retour à l’un des champs fondateurs de l’anthropologie, les Papous de Nouvelle-Guinée, est loin d’être anodin. Non seulement cette région et son aire culturelle sont très souvent considérées comme la terre natale de l’anthropologie moderne des première et seconde mondialisations, mais c’est également dans ce creuset, par définition multi-sites, dit-il, que se sont affirmés plusieurs des penseurs innovants de la discipline au cours des dernières décennies.
Ainsi, la troisième mondialisation pourrait justement débuter par une pratique, tout à la fois exotique et autoréflexive, d’un détour intra-anthropologique provisoire au sein d’une autre aire culturelle et empirique de la discipline. Ce qui, de l’avis de Jean Copans, constituerait une distanciation tout à fait contrôlée qui s’ajouterait à l’obligation de ne pas céder à la facilité d’un terrain « ethno national ». Un cheminement réflexif Cet ouvrage a pour objectif « d’exposer les conditions difficiles et contradictoires de gestion possible, mais surtout nécessaire, de troisième mondialisation de la discipline de l’anthropologie sociale et culturelle ».
Cependant, reconnaît l’auteur, le projet d’une troisième mondialisation d’une des sciences sociales les plus originales, mais en même temps les plus occidentales qui soient, de la modernité européenne, n’est pas qu’une simple actualisation d’un projet intellectuel des plus ordinaires pour toute société. « Cette troisième mondialisation exige un engagement anthropologique puissant, des cheminements et des procédures particulières dont l’examen doit maintenant faire partie intégrale du corpus disciplinaire lui-même partout dans le monde », écrit-il. Un projet que l’auteur qualifie d’utopique. Après celle de l’anthropologie sans frontières qu’il avait esquissée en 2000 (voir le chapitre 7), cette nouvelle utopie serait « une utopie explicitement contradictoire». « En effet, nous deviendrions alors les praticiens d’une anthropologie sans terrain animée malgré elle d’une envie permanente du retour au terrain empirique. »
L’écriture de ces textes – le livrage est un recueil d’articles – a commencé il y a environ un quart de siècle, mais la mise au point a débuté en 2020 en pleine pandémie de Covid-19. En fait, il s’agit plutôt d’une espèce de contrôle technique automobile portant sur un véhicule d’occasion. Ce recueil couvre donc pour l’essentiel la période des années 2008-2018, le plus ancien des textes, l’inspirateur d’une perspective d’une 3e mondialisation de l’anthropologie, remontant lui à 1999 pour sa rédaction, soit il y a un quart de siècle. Pourtant, son corpus académique a débuté un tiers de siècle plus tôt, en 1966, à une époque qui correspondait, selon Copans, à l’âge d’or de l’anthropologie française qui court des années 1955 au début des années 1980.
Question existentielle
Ce recueil retrace à la fois un cheminement réflexif, lié à la conjoncture de la publication (appel d’offres, sollicitation éditoriale, expérience pédagogique, etc.) et une démonstration plus systématique et fondamentale qui se construit au cours du temps. Dans ce texte, Jean Copans pose une question existentielle : l’anthropologie sociale et culturelle pourrait-elle disparaître ? Le fil rouge de sa démonstration renvoie de manière permanente « à la défense d’une certaine tradition anthropologique, multinationale par essence et par naissance, ancrée dans un rapport intime avec les interlocuteurs rencontrés sur les différents terrains où qu’ils se trouvent et qui ambitionne de contribuer au maximum à l’autonomisation complète des autres anthropologies ». Le champ africaniste est resté tout au long de sa carrière son terrain de référence et de prédilection. C’est pourquoi ce recueil est aussi un dernier tour du propriétaire.
L’auteur est devenu au fil des temps un « nécrologiste » et un « hommagiste » souvent par amitié (au cercle des anthropologues disparus), mais aussi par obligation et enfin aujourd’hui comme chroniqueur de « la vie savante ».
Ce retour aux aînés débouche évidemment par une suite sur les cadets, encore vivants, qui ont publié assez récemment des remémorations personnelles significatives. Sa troisième catégorie de notices nécrologiques porta sur les collègues sénégalais qui avaient accompagné ses nombreuses fréquentations du Sénégal (Amady Aly Dieng, Abdoulaye Bara Diop et plus récemment Momar-Coumba Diop).
Forgé par le contexte éditorial français des années 1950-1970 marqué par les crispations des débats entre anthropologues structuralistes et marxistes, Jean Copans n’hésite pas à se mêler dans l’« engrenage disciplinaire à la fois épistémologique et politique». Certains lui reprochent un ton parfois excessivement polémique à l’endroit de ses collègues africains et africanistes postcoloniaux radicaux, ou encore dé-coloniaux intransigeants.
Pour Copans, les réveils académiques postcoloniaux auxquels nous assistons depuis près d’un demi-siècle relèvent des genres les plus variés, mais chaque nouvelle orientation reste la plupart du temps enracinée dans une expérience historique et culturelle très spécifique et peut difficilement être appliquée à l’ensemble de ce qu’on appelle aujourd’hui le Sud global.
Toutefois, celui que nous avions qualifié en 2021 « Le marabout de l’anthropologie » dans ces mêmes colonnes (voir « Le Soleil » du 2 septembre 2021) a pu profiter d’une espèce de revanche sénégalaise puisque la version réduite et publiée de son doctorat sous le titre « Les marabouts de l’arachide » (1980) avait connu un certain succès localement, lui attirant un signe de reconnaisse de la part de ses collègues sénégalais.
Engrenage disciplinaire Sa retraite professionnelle de 2005 lui procura enfin la possibilité de rendre visible le nationalisme méthodologique sénégalais en construction depuis plus d’un demi-siècle et la vulgarisation de ses préférences pour l’anthropologie et les terrains africains. « De manière plus rigoureuse, la dernière décennie m’a permis de contribuer à l’histoire des études africaines françaises (mises en lumière dès 1971) au moyen d’une biographie intellectuelle de Georges Balanadier, inspirateur et déclencheur premier de ma propre carrière », écrit-il.
Mais si on lui demande froidement quel article ou ouvrage il faudrait soigneusement mettre de côté jusqu’au dernier instant, il cite sans hésiter « L’enquête ethnologique de terrain » (publié en 1998) qui, bien que sommaire, reste son « livre de chevet personnel éternel ».
Vers une anthropologie sans les Autres ? Son premier bilan à la fois personnel, thématique et engagé est paru en 1990 sous le titre « La longue marche de la modernité africaine » (1990). Les années 1990 ont été consacrées à faire le point sur les recherches portant sur les classes ouvrières et laborieuses avant de revenir, dans les années 2000, sur les métamorphoses de la confrérie mouride qu’il avait abandonnée pendant deux vingt ans pour se consacrer provisoirement aux études du développement, de l’analyse et de la critique sévère de la marée afro-centriste-postcoloniale mondialisante qui occupait de plus en plus le devant de la scène. Avec ses collègues et amis sénégalais, il a contribué positivement à ce débat sur les réveils académiques postcoloniaux en cours depuis près d’un demi-siècle.
Registre anglo-saxon Si les anthropologues des années 1950-1980 avaient eu tendance à se réfugier dans le cocon de l’élaboration théorique, sa conviction est que l’anthropologie doit rester une discipline engagée. « L’anthropologie contemporaine est soumise à une tension permanente entre ses enracinements nationaux, voire même pluri-nationaux dans le registre anglo-saxon, et une dynamique globale qui télescope et contraste terrains d’enquêtes empiriques locaux, nationaux et mondiaux d’une part et traditions disciplinaires aux nationalismes méthodologiques avérés mais décousus d’autre part », écrit Jean Copans.
Alors qu’on s’achemine vers une anthropologie du chacun pour soi par soi sans les Autres, cet ouvrage constitue sans doute un nouvel horizon pour la discipline. Les questions soulevées par les textes contenus dans ce recueil resteront toujours d’actualité puisqu’elles pourront (ou devront) remplir le rôle d’une nouvelle utopie qui devrait inspirer les anthropologues.
Seydou KA

