À l’âge où beaucoup se retirent du tumulte du monde, elle parle encore de projets pour Présence Africaine. Christiane Yandé Diop a fêté, jeudi 27 août, ses 101 ans. Mais dans sa parole, il n’y a rien d’une femme qui aurait fini son histoire. Il y a plutôt cette fidélité tranquille à une œuvre commencée avec Alioune Diop, au milieu du Paris de l’après-guerre, lorsque des hommes et des femmes d’Afrique cherchaient un lieu pour dire enfin leur propre nom.
Elle parlait encore de Projets lors de son centenaire l’année dernière. La phrase pourrait sembler banale. Elle ne l’est pas. Du tout.
Aujourd’hui, il faut avoir devant soi Christiane Yandé Diop, savoir qu’elle a 101 ans, connaître le chemin parcouru, mesurer ce que furent « Présence Africaine » et ceux qui ont poussé sa porte, pour comprendre ce que signifie à ce présent-là : un Projet. Non pas un souvenir. Non pas un hommage. Non pas une évocation des grandes heures. Un Projet.
C’est ainsi qu’il faut regarder cette femme aujourd’hui. Non comme une relique vivante d’un âge glorieux de la pensée africaine, mais comme quelqu’un qui, malgré un siècle traversé, demeure encore dans le mouvement. Elle a 101 ans et parle de demain.
Cette contradiction apparente dit beaucoup de Christiane Yandé Diop. Elle est née le 27 août 1925 à Douala, au Cameroun. Sa mère, Maria Mandessi Bell, est camerounaise. Son père, Mamadou Diop, est sénégalais. Elle grandit au Sénégal, poursuit ses études en France et y rencontre Alioune Diop.
Nous sommes alors au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’Afrique vit encore sous la domination coloniale. Paris est le centre depuis lequel on pense le monde, le décrit, le classe, le nomme. Les Africains y sont souvent objets de discours avant d’en être les auteurs.
En 1945, Christiane épouse Alioune.
La voix de l’Afrique
Deux ans plus tard, il fonde la revue Présence Africaine. En 1949, la revue devient aussi une maison d’édition, rue des Écoles, près de la Sorbonne. Le nom est déjà tout un programme. Présence Africaine. Être là. Être vu. Être entendu.
À Paris, dans la capitale de l’ancienne puissance coloniale, une petite maison entreprend alors une œuvre qui la dépasse bientôt. Elle ouvre ses portes aux écrivains, aux philosophes, aux chercheurs, aux artistes, aux militants.
Les frontières deviennent poreuses. L’Afrique rencontre les Caraïbes. Les États-Unis rencontrent Dakar. La littérature croise la politique. La poésie converse avec l’histoire.
Et Christiane est là. Elle n’est pas toujours au premier plan des photographies. Elle n’est pas forcément celle dont les livres d’histoire retiennent d’abord le nom. Pourtant, ceux qui passent par la maison connaissent sa présence.
Elle maintient autour d’Alioune et de leurs visiteurs quelque chose qui ressemble à une maison au sens le plus profond du terme. Une maison où l’on peut entrer avec une idée et ressortir avec une conviction. Une maison où les exilés, les étudiants, les écrivains et les combattants d’une cause peuvent trouver autre chose qu’une adresse.
Il faudrait presque imaginer la rue des Écoles à cette époque. Paris dehors. Et, derrière la porte, l’Afrique qui cherche sa voix.
Senghor est là. Césaire est là. Damas est là. Jacques Rabemananjara aussi.
Mais autour d’eux gravitent d’autres hommes et d’autres femmes, venus de disciplines et d’horizons différents : Théodore Monod, Michel Leiris, Jean-Paul Sartre, André Gide, Albert Camus, Emmanuel Mounier.
Les autres générations viennent aussi. Amadou Hampâté Bâ. Mongo Beti. Ousmane Sembène. Sony Labou Tansi. Awa Keïta. Ngũgĩ wa Thiong’o.
Et les figures politiques de l’émancipation : Frantz Fanon, Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Julius Nyerere, Sékou Touré, Mário Pinto de Andrade.
Présence Africaine ne publiait pas que des livres. Elle accueillait une époque.
Des Afro-Américains passent également par là. Richard Wright, Joséphine Baker, W. E. B. Du Bois, Malcolm X, James Baldwin.
Des Antillais viennent eux aussi : Maryse Condé, Édouard Glissant, Joseph Zobel.
Il y a alors clairement une géographie noire qui se recompose. Des hommes et des femmes séparés par les océans découvrent qu’ils ont en partage des blessures, des résistances, des langues, des imaginaires.
Mais les grandes maisons se reconnaissent moins à leurs vitrines qu’aux risques qu’elles acceptent de prendre. Présence Africaine en a pris.
Lorsque Cheikh Anta Diop voit son travail refusé par la Sorbonne et par plusieurs grandes maisons d’édition parisiennes, la maison des Diop accepte de publier « Nations nègres et culture ».
Le geste n’est pas seulement éditorial. Il est politique. Il signifie que l’Afrique n’a pas à attendre que les institutions consacrent sa pensée pour commencer à penser.
C’est cette philosophie qui traverse l’histoire de Présence Africaine. Et Christiane la connaît de l’intérieur.
En 1980, Alioune Diop meurt. À l’âge de 70 ans.
Les hommes qui avaient porté les premiers combats vieillissent. Le monde change. Les indépendances ont déjà fait naître leurs espoirs et leurs désillusions. Paris n’est plus tout à fait le même. L’édition non plus.
Christiane reste. Elle prend la direction de Présence Africaine.
Elle devient la première femme noire à diriger une maison d’édition à Paris.
Cette phrase mérite que l’on s’y arrête. Parce qu’elle raconte une femme dans un monde où les grandes décisions éditoriales appartiennent encore largement aux hommes. Parce qu’elle raconte aussi une femme qui aurait pu se contenter d’être la veuve d’un grand fondateur et qui choisit de devenir la continuatrice d’une œuvre.
Continuer n’est jamais une chose facile. Surtout lorsque l’œuvre que l’on reçoit est déjà entrée dans l’histoire.
Il faut alors résister à la tentation de la transformer en musée.
Christiane veille. Elle défend Présence Africaine contre l’absorption par les grands groupes parisiens. Elle maintient le cap. Elle fait réimprimer les textes devenus classiques.
Elle protège une maison dont la valeur ne se mesure pas seulement au nombre de livres vendus, mais à ce qu’elle conserve de la conscience africaine.
Les distinctions viennent plus tard : chevalier de la Légion d’honneur en 2009, Grande Croix de l’Ordre national du Lion du Sénégal en 2019, officier de la Légion d’honneur en 2021.
Mais il y a des décorations qui ne s’accrochent pas sur une veste. Il y a les livres. Il y a les noms. Il y a les générations de lecteurs.
Et maintenant, 101 ans.
On pourrait penser que tout est dit. Les biographies sont écrites. Les hommages ont été rendus. Les photographies ont jauni. Les grands noms sont devenus des chapitres de manuels.
Mais Christiane parle encore de Projets.
C’est ici que son histoire prend une autre profondeur. Parce qu’à son âge, un projet n’est plus seulement une ambition. C’est une manière de dire que l’on appartient encore au monde.
Celui qui parle de projet accepte l’inachevé. Il reconnaît que quelque chose manque encore.
Christiane Yandé Diop n’a donc pas seulement gardé Présence Africaine. Elle a gardé en elle ce qui l’a fait naître. Le refus de considérer l’histoire comme terminée.
Une belle leçon de vie !
Une vie traversée par les continents…
Il y a aussi quelque chose d’émouvant dans cette fidélité. Alioune est mort depuis 46 ans. Pourtant, son Projet continue de vivre à travers celle qui fut son épouse, sa conseillère et sa compagne de route.
Christiane est restée pour que l’idée survive.
Peut-être faut-il alors relire la vie de Christiane Yandé Diop à partir de cette image : une femme très âgée, dans une maison chargée de noms immenses, qui parle encore de ce qui viendra.
Il y a Senghor, Césaire, Hampâté Bâ, Fanon, Sembène, Nkrumah, Lumumba, tant d’autres, dont les œuvres ont traversé les décennies.
Mais derrière ces grands noms, il y a aussi les mains qui ont ouvert les portes. Une femme a accueilli. Une conscience a tenu bon. Une présence a permis aux grandes œuvres de trouver leur chemin.
Christiane.
Christiane Yandé Diop fête en 2026 ses 101 ans. Un siècle et une année de vie.
Une vie traversée par les continents, les guerres, les indépendances, les deuils, les espérances, les livres et les hommes.
Une vie qui aurait pu s’achever dans le souvenir. Elle choisit encore le projet.
Présence Africaine !
Par Adama NDIAYE

