Titulaire d’un doctorat en Sciences politiques avec une thèse portant sur la « Géopolitique des ressources et défis sécuritaires en Afrique : le cas du golfe de Guinée », Dr Khadim Niang est également ingénieur en génie civil diplômé de l’École polytechnique de Thiès (Ept). Dans cet entretien, il revient sur la nouvelle donne imposée par les Houthis dans le paysage sécuritaire du Moyen-Orient.
Comment un mouvement armé comme celui des Houthis, longtemps considéré comme un acteur périphérique du Moyen-Orient, est-il aujourd’hui en mesure de faire peser une menace aussi sérieuse sur l’une des régions les plus stratégiques du monde ?
Pour comprendre la puissance actuelle des Houthis, il faut d’abord regarder une carte. C’est, à mon avis, le meilleur moyen d’appréhender la géopolitique. Les Houthis ne sont pas devenus subitement une superpuissance militaire ; ils bénéficient avant tout d’une géographie extrêmement favorable.
Le Yémen borde la mer Rouge et se situe à proximité immédiate du détroit de Bab el-Mandeb, passage stratégique reliant l’océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez. Lorsqu’un acteur disposant de missiles, de drones et de capacités navales se trouve au niveau d’un tel point d’étranglement, son poids stratégique devient beaucoup plus important que sa puissance économique ou militaire réelle.
À cela s’ajoute leur expérience du combat. Les Houthis ont résisté pendant plusieurs années à une coalition dirigée par l’Arabie saoudite et ont progressivement développé des capacités de frappe à longue distance. Ils bénéficient également du soutien de l’Iran, même s’il faut éviter de les réduire à un simple instrument de Téhéran. Ils disposent, en effet, de leur propre agenda politique et militaire au Yémen.
Les développements récents ont encore changé la donne avec leur progression spectaculaire sur la façade occidentale du Yémen. Celle-ci leur a permis de prendre des positions stratégiques autour de Bab el-Mandeb, notamment à Mokha et sur l’île de Perim, au cœur même du détroit. C’est là tout le paradoxe : un acteur n’a pas nécessairement besoin d’être une grande puissance pour exercer une influence majeure. Il lui suffit parfois de contrôler ou simplement d’être en mesure de menacer le bon territoire au bon moment.
Après le détroit d’Ormuz, celui de Bab el-Mandeb se trouve lui aussi menacé de blocage. Quels impacts cela peut-il avoir sur le marché énergétique mondial ?
Il faut comprendre que le système énergétique mondial dépend de quelques passages maritimes très étroits. Ormuz en est un, Bab el-Mandeb en est un autre. C’est justement la combinaison des risques sur ces deux zones qui rend la situation particulièrement préoccupante.
L’Arabie saoudite dispose certes d’une solution permettant de contourner Ormuz : l’oléoduc Est-Ouest, qui transporte le pétrole depuis l’est du pays jusqu’à Yanbu, sur la mer Rouge. Mais, une fois arrivé à Yanbu, ce pétrole doit encore emprunter les routes maritimes de la mer Rouge. Or, cette voie alternative se trouve elle-même fragilisée par la menace houthie et par les attaques visant les infrastructures énergétiques saoudiennes.
Si le passage par Bab el-Mandeb devient trop dangereux, il existe une autre option : contourner toute l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Voyons ce que cela implique concrètement : une traversée pétrolière classique entre le golfe Persique et le nord-ouest de l’Europe prend environ 19 jours via Suez, contre près de 35 jours en passant par le cap de Bonne-Espérance. On parle donc d’une hausse de la consommation de carburant, de navires immobilisés plus longtemps, de primes d’assurance plus élevées et, au final, d’une augmentation globale des coûts du transport maritime.
L’Arabie saoudite, grande puissance régionale, ne parvient toujours pas à neutraliser la menace houthie. Cette organisation peut-elle réellement tenir tête à l’État saoudien ?
Il faut distinguer deux notions : la puissance conventionnelle et la capacité de nuisance stratégique. Sur le papier, il n’y a évidemment pas de comparaison possible entre les moyens financiers ou militaires de l’Arabie saoudite et ceux des Houthis. Mais, les conflits contemporains nous enseignent qu’une supériorité militaire écrasante ne garantit pas la victoire face à un acteur asymétrique bien implanté sur son territoire.
L’Arabie saoudite en a fait l’expérience durant les années de guerre au Yémen. Les Houthis ont survécu aux bombardements, conservé Sanaa et développé leurs capacités en matière de drones et de missiles. Les événements récents démontrent que leur capacité de nuisance demeure intacte : progression territoriale, attaques d’infrastructures énergétiques et frappes revendiquées sur le sol saoudien.
Il faut désormais intégrer une nouvelle variable : l’Alliance de La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Cet accord de défense prévoit particulièrement qu’une attaque contre l’un des membres soit considérée comme une attaque contre les autres. La Turquie vient d’ailleurs d’indiquer qu’elle pourrait contribuer à répondre à certains besoins militaires saoudiens. Cette crise pourrait donc constituer un test majeur pour cette nouvelle architecture de sécurité.
La véritable question n’est donc pas de savoir si les Houthis peuvent « vaincre » militairement l’Arabie saoudite, mais s’ils réussissent à lui imposer un coût sécuritaire, économique et politique suffisamment élevé pour faire fléchir ses choix. C’est l’essence même d’une stratégie asymétrique et les Houthis font la démonstration de cette capacité aujourd’hui.
Entretien réalisé par Oumar NDIAYE

