Dans le département de Linguère, au cœur du Ferlo, le lait de chamelle est bien plus qu’un simple produit pastoral. C’est un produit rare, vendu à prix d’or par les éleveurs maures, qui écoulent le litre à 500 FCfa. Source de revenus essentiels pour les familles nomades, ce lait aux vertus nutritionnelles reconnues souffre de circuits informels et de contraintes de conservation.
LINGUÈRE – Sur le chemin de Nguith, à la rencontre des chameaux, le jour se lève sur le Ferlo. Le ciel s’embrase de teintes orangées, et la fraîcheur matinale adoucit, pour quelques instants, la rudesse du climat sahélien.
En quittant Linguère, la piste sablonneuse s’étire à perte de vue, bordée de buissons épineux et de rares acacias qui résistent à la sécheresse. Chaque pas soulève une fine poussière, en direction d’un vaste troupeau de chameaux, résidant dans les plaines arides à la recherche de l’herbe, où le tapis herbacé a déjà disparu.
Au loin, nous apercevons des silhouettes qui se dessinent dans la brume de chaleur. Ce sont les troupeaux de chameaux du village de Nguith. Leur démarche nonchalante et majestueuse impose le respect. Les clochettes accrochées à leurs cous résonnent comme une musique pastorale, rythmant la marche des éleveurs maures qui les guident.
Les hommes, vêtus de boubous amples et de rubans, avancent avec assurance. Ils connaissent chaque recoin de ce territoire, chaque point d’eau caché, chaque pâturage fragile. À leurs côtés, les femmes s’affairent autour des calebasses, prêtes à recueillir le lait encore tiède, véritable trésor du désert.
Le visiteur est accueilli avec chaleur. Les éleveurs racontent la dureté de leur quotidien rythmé par les longues marches pour trouver de l’herbe avec les chamelles qui produisent à peine quelques litres par jour, et la nécessité de vendre rapidement ce lait précieux sur le marché de Linguère où il s’échange à 500 F Cfa le litre.
La traite, un rituel social et culturel
Mais, derrière ces circuits difficiles et incertains, transparaît une fierté immense, celle de perpétuer une tradition millénaire et de vivre en harmonie avec des animaux capables de survivre là où peu d’espèces résistent.
Le lait de chamelle reste une ressource riche, mais il ne se transforme absolument pas en caillé solide comme celui de la vache. Car sa composition protéique et minérale est différente.
Selon Mamadou Dabo, nutritionniste, le caillé liquide obtenu est souvent consommé comme boisson fermentée. Notre interlocuteur confirme que les micelles de caséine du lait de chamelle sont plus grandes que celles du lait de vache ou de la bufflonne. Elles ne parviennent pas à s’agréger étroitement lors de la fermentation.
En effet, le lait de chamelle contient moins de matières solides. D’ailleurs, c’est ce qui limite la formation d’un caillé ferme. Les bactéries lactiques transforment le lactose en acide lactique, mais cela ne suffit pas à provoquer une coagulation solide, assure M. Dabo.
Ce lait reste pendant plusieurs jours à l’état naturel. On n’obtient pas de lait caillé à travers ce liquide blanchâtre, confie le spécialiste.
Une ressource précieuse dans le Ferlo
Le dromadaire, parfaitement adapté aux conditions arides du Sahel, est au centre de la vie pastorale à Linguère. Son lait, riche en vitamines et en protéines, est considéré comme un aliment de survie par les populations nomades.
Mais au-delà de sa valeur nutritive, il représente une source de revenus non négligeable pour les éleveurs maures. Le lait est vendu à 500 FCfa le litre, ce qui peut rapporter jusqu’à 200.000 FCfa tous les quinze jours à un producteur livrant 40 litres quotidiennement.
Selon Isseu Sougou, vendeuse de lait à Nguith, « quand il y a beaucoup de lait, nous n’arrivons pas à tout écouler, et une partie est perdue ».
Malgré ces revenus attractifs, la filière reste fragile car dépendante des conditions climatiques et de la demande locale. Cette dame courageuse ajoute que le lait les fait vivre, mais que sans organisation, elles ne pourront pas en tirer tout le bénéfice.
Chez les Maures, la traite du lait de chamelle est un rituel ancestral où hygiène et tradition se conjuguent pour préserver un aliment vital. L’éleveur se lave les mains, nettoie les trayons, prépare des récipients propres, puis laisse le chamelon téter quelques instants avant de recueillir le lait.
Ce cérémonial transmis de génération en génération illustre la rencontre entre savoir-faire pastoral et exigence sanitaire, selon Fah Fall, éleveur de chameaux à Nguith.
Il réaffirme que le lait de chamelle est souvent consommé cru, ce qui rend l’hygiène incontournable. Les précautions sanitaires réduisent les risques de contamination et garantissent un lait pur, riche en nutriments, adapté aux conditions arides du Sahel.
Au-delà de l’aliment, la traite est un moment de vie communautaire. Le lait de chamelle est partagé en famille, offert aux invités et célébré comme un symbole de noblesse. Dans la culture maure, il incarne la vitalité, le lien avec l’animal et l’identité pastorale.
Chaque traite est aussi un acte de transmission culturelle autant qu’un geste nourricier, estime M. Fall.
La vente du lait de chamelle se fait surtout sur les marchés locaux ou directement aux consommateurs. Il n’existe pas de circuits structurés ni de coopératives suffisamment équipées pour transformer le lait à grande échelle.
Défis et enjeux majeurs
Contrairement au lait de vache ou de la bufflonne, il est difficile de transformer le lait de chamelle en caillé ou en fromage. Les éleveurs réclament des laiteries pour produire du yaourt, du lait en poudre ou des produits dérivés qui se conservent mieux et se vendent plus cher.
Cependant, le litre étant vendu à 500 FCfa l’unité, les charges réduisent les marges. La commercialisation du lait est freinée par une production faible et irrégulière, suivie d’une conservation difficile, assure Amadou Fall, éleveur de chameaux à Nguith, la soixantaine révolue.
Les transformateurs, eux, expriment leur frustration face au manque d’infrastructures modernes.
« Nous avons la matière première, mais pas les équipements pour transformer et conserver le lait. Une partie se perd faute de moyens », regrette Aminata Bâ, femme transformatrice à Linguère.
« Nos chamelles produisent moins de lait quand elles manquent de pâturage. La sécheresse et les feux de brousse nous obligent à acheter des aliments chers », raconte pour sa part Souleymane Bâ, éleveur à Nguith au regard fatigué mais déterminé.
Abdouulaye SADIO (Correspondant)

