Les 11 et 12 mai, Nairobi est devenue le point de convergence d’une réflexion qui dépasse largement le cadre des relations franco-africaines. Pour la première fois, cette rencontre s’est tenue en terre anglophone, au Kenya, sous un pavillon inédit baptisé Africa Forward, avec la volonté déclarée de tourner la page des héritages du passé. Au-delà de cette inflexion symbolique, une interrogation bien plus profonde émerge : jusqu’où cette évolution du discours peut-elle transformer concrètement les pratiques ?
Les annonces formulées les 11 et 12 mai à Nairobi interviennent à une période de transition. Depuis plusieurs années, le continent africain diversifie ses alliances. La Chine s’impose désormais comme son principal partenaire commercial bilatéral, les États du Golfe y intensifient leurs investissements, tandis que la Turquie, l’Inde ou encore la Corée du Sud y déploient activement leur présence économique. Dans le même temps, la présence française en Afrique s’est profondément reconfigurée. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le retrait des forces françaises est intervenu dans un contexte de ruptures diplomatiques consécutives aux coups d’État et à la remise en cause des accords de défense. Le cas du Sénégal relève d’une tout autre dynamique. Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye en 2024, Paris et Dakar ont engagé une redéfinition concertée de leur coopération militaire. Celle-ci s’est traduite par la restitution progressive des installations occupées par les forces françaises, tout en maintenant le principe d’une coopération bilatérale en matière de défense. Face à cette nouvelle donne, Paris et Bruxelles s’efforcent désormais de promouvoir un dialogue équilibré.
Un nouveau cadre dans un environnement plus concurrentiel
Au-delà des évolutions de vocabulaire, les changements observés à Nairobi traduisent une transformation réelle de l’environnement géopolitique. L’Europe évolue désormais dans un espace beaucoup plus concurrentiel. Désormais, les gouvernements africains dialoguent avec une multitude d’acteurs prêts à financer leurs réseaux de transport, à investir dans leurs ressources énergétiques ou à soutenir leur tissu industriel. Ce libre choix réduit mécaniquement la dépendance envers les partenaires historiques et permet aux pays africains d’imposer leurs propres exigences.
Ce basculement des forces explique la posture inédite des dirigeants européens. Le logiciel de l’aide au développement s’efface au profit d’un discours centré sur le co-investissement, le partage des risques et la création de valeur partagée. Emmanuel Macron a d’ailleurs acté ce changement de cap dès l’ouverture de la rencontre, affirmant « Ce que nous voulons faire, ce n’est pas apporter de l’aide. Cette approche appartient au passé… L’approche que nous devons désormais adopter est celle du co-investissement. »
Loin de relever d’un simple changement de rhétorique, cette ambition s’inscrit dans une vision d’ensemble portée par l’Union européenne. Lancé en 2021, le programme Global Gateway prévoit de mobiliser jusqu’à 300 milliards d’euros d’investissements dans les infrastructures à l’échelle mondiale d’ici à 2027. L’Afrique en constitue l’un des principaux piliers, avec un paquet d’investissements Afrique-Europe de 150 milliards d’euros destiné à soutenir des projets dans les secteurs de l’énergie, des transports, du numérique, de la santé et de l’éducation. En privilégiant le co-investissement, Bruxelles entend renforcer sa présence économique sur le continent tout en proposant une alternative aux modèles de financement portés par d’autres puissances, au premier rang desquelles la Chine. Cette stratégie vise autant à répondre aux immenses besoins de développement du continent qu’à poser une alternative crédible aux chantiers d’envergure financés par les puissances rivales.
Le choix de Nairobi traduit un élargissement géographique du dialogue au-delà des partenaires francophones traditionnels. En accueillant pour la première fois cette rencontre dans un pays anglophone, le Kenya, acteur diplomatique de premier plan et l’une des principales économies d’Afrique de l’Est, le sommet s’inscrit dans une démarche d’ouverture à l’ensemble du continent. La participation de plus de trente chefs d’État et de gouvernement africains, aux côtés des principales institutions financières internationales, témoigne de cette ambition continentale.
Le Sénégal, un partenariat stratégique renouvelé
Au cœur de cette redistribution des cartes, le Sénégal s’impose comme un pays pivot. L’alternance politique de 2024 a inauguré une nouvelle ère d’échanges avec les partenaires étrangers. Le lancement de la production du gisement pétrolier de Sangomar en 2024, couplé aux premières exportations de gaz naturel liquéfié issues du projet transfrontalier Grand Tortue Ahmeyim à la frontière mauritano-sénégalaise, a fait du pays de la Teranga un acteur énergétique important en Afrique.
Cette centralité dépasse pourtant la nouvelle séquence ouverte par les hydrocarbures. Les dirigeants à Dakar ont érigé la transition énergétique, le virage numérique, l’apprentissage technique et la modernisation des campagnes en piliers de leur feuille de route économique. Ces orientations font directement écho aux thématiques structurantes d’Africa Forward, qu’il s’agisse des technologies de pointe, des réseaux électriques, du tissu de PME ou de la souveraineté alimentaire.
Bien que les nouvelles autorités doivent composer avec un contexte budgétaire serré et de fortes attentes sociales, cette situation pousse précisément le pays à optimiser ses alliances économiques. Cette convergence d’intérêts stratégiques redéfinit en profondeur la nature des échanges avec l’Europe. Les négociations portent désormais sur l’apport de capitaux privés capables de catalyser l’industrialisation nationale, de valoriser l’expertise locale et de fixer la valeur sur le territoire. Pour Dakar, l’enjeu ne se mesure plus à la quantité des financements obtenus, mais à l’alignement strict de ces investissements sur ses propres plans nationaux de développement.
Des investissements qui seront jugés à leurs effets, plus qu’à leur montant
Les engagements pris au Kenya ratissent large. Transition verte, nouvelles technologies, agriculture, réseaux de transport, enseignement ou appui aux petites et moyennes entreprises forment l’ossature du communiqué final. À l’occasion du sommet, des engagements d’investissement représentant un montant global de 23 milliards d’euros ont été annoncés. Ils associent des entreprises françaises, des partenaires africains ainsi que des financements publics et privés, avec l’objectif de soutenir des projets développés en co-construction avec les acteurs du continent.
Au-delà des montants annoncés, la réussite de cette nouvelle approche sera surtout évaluée à l’aune de ses effets concrets. L’expérience des précédents partenariats rappelle que les engagements financiers produisent leurs effets les plus durables lorsqu’ils renforcent les capacités productives et les entreprises locales. Au-delà des montants annoncés, la véritable mesure de leur impact résidera dans une question essentielle : où, comment et par qui la valeur créée sera-t-elle produite, puis captée ? Le cas sénégalais met en évidence cet enjeu. Les investissements attendus dans le gaz, le pétrole, l’électricité ou le numérique peuvent soutenir la croissance nationale. Le risque demeure toutefois que ces projets produisent des retombées limitées si la participation des entreprises locales, les activités de maintenance et les transferts technologiques restent insuffisants.
C’est ce qui explique que les exigences de contenu local et de transfert de savoir-faire sont devenues non négociables lors des discussions. Le Sénégal s’est d’ailleurs doté dès 2019 d’un cadre législatif sur le contenu local dans les hydrocarbures afin de garantir que les entreprises et les travailleurs sénégalais soient prioritaires sur les chantiers gaziers et pétroliers. Cette approche pragmatique fait désormais école et commence à s’appliquer à d’autres filières d’avenir.
Le discours porté par Emmanuel Macron à Nairobi s’inscrit dans cette logique. Pour clore son intervention à Nairobi, le président français a ainsi lancé : « Vous aider à réussir, c’est la condition pour notre réussite. » Ce mot d’ordre mise sur une logique d’interdépendance mutuelle plutôt que sur le vieux schéma asymétrique du donateur et du récipiendaire. La mise en œuvre de ces partenariats devra désormais confirmer cette évolution dans les pratiques. Les engagements produiront leurs effets s’ils contribuent à faire émerger des champions industriels africains, à structurer les filières locales et à créer des emplois qualifiés.
Le rendez-vous des résultats
La portée de ces engagements se mesurera au-delà des discours officiels, à l’aune de résultats tangibles. Si Nairobi a permis d’esquisser une nouvelle dynamique politique, celle-ci devra se mesurer à l’aune d’indicateurs tangibles. Les emplois créés, les usines construites, la diffusion des technologies, la montée en gamme des salariés, l’intégration des PME locales dans les grands contrats et leur place au sein des chaînes de valeur mondiales feront office de seuls juges de paix.
Cette exigence a été formulée sans détour par le président kényan William Ruto en conclusion du sommet, rappelant ainsi : « Les nouveaux partenariats entre les nations africaines et la France ne doivent pas reposer sur une relation de dépendance, mais sur une égalité entre États souverains ; non sur l’aide ou la charité, mais sur des investissements mutuellement bénéfiques ; non sur l’extraction ou l’exploitation, mais sur des engagements profitables à toutes les parties. » Ces termes traduisent l’état d’esprit qui domine désormais sur le continent : les flux financiers sont les bienvenus, mais ils doivent impérativement respecter la souveraineté économique des États et s’inscrire dans un partage équitable des richesses.
En clair, le sommet Africa Forward marque une évolution dans les relations entre l’Europe et l’Afrique, avec l’ambition de dépasser les schémas asymétriques du passé. L’Europe affirme sa volonté de faire évoluer son modèle de coopération économique, tandis que les pays africains entendent participer pleinement à la définition, à la gouvernance et au partage des bénéfices des projets. Les prochaines années permettront de mesurer dans quelle mesure cette ambition se traduit durablement dans les pratiques et dans les réalisations concrètes.
Aicha Fall – Journaliste économique et financière


