La pandémie de Covid-19 a profondément marqué les systèmes de santé à travers le monde. En Afrique en particulier, elle a mis en lumière la fragilité de nos structures sanitaires et les limites d’une dépendance quasi exclusive aux importations de produits médicaux et pharmaceutiques. Les ruptures d’approvisionnement observées pendant la crise ont rappelé avec force que la souveraineté sanitaire n’est plus seulement une ambition politique, mais une nécessité stratégique.
Dans de nombreux pays africains, cette prise de conscience s’est traduite par une volonté renouvelée de développer des industries pharmaceutiques locales capables de répondre, au moins partiellement, aux besoins nationaux et régionaux. Le Sénégal s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Depuis le Plan Sénégal Émergent (PSE), lancé sous le gouvernement du président Macky Sall, jusqu’à l’Agenda national de transformation Sénégal 2050 porté par les autorités actuelles, plusieurs initiatives ont été engagées pour promouvoir l’industrialisation du secteur pharmaceutique et renforcer l’autonomie sanitaire du pays.
Toutefois, si la nécessité d’assurer une plus grande souveraineté sanitaire fait désormais consensus, la mise en œuvre concrète de cette ambition se heurte encore à plusieurs défis structurels.
Un défi majeur de coordination institutionnelle
L’un des principaux obstacles à la relance de l’industrie pharmaceutique nationale réside dans les difficultés de coordination entre les différents départements ministériels concernés. Le ministère de la Santé et de l’Hygiène Publique, le ministère de l’Industrie et du Commerce, le ministère de l’Économie, le ministère des Finances, ainsi que d’autres institutions publiques, interviennent chacun dans la définition et l’exécution des politiques liées à la production locale des produits de santé.
En théorie, cette pluralité d’acteurs devrait favoriser une approche globale et cohérente. En pratique, elle conduit souvent à des chevauchements de compétences, à un manque de synchronisation des initiatives et parfois à une duplication des efforts. Il n’est pas rare que certains projets ou études soient relancés alors que des travaux similaires ont déjà été menés par d’autres structures.
Ce déficit de coordination peut réduire l’efficacité des politiques publiques et ralentir la mise en place d’un écosystème industriel solide. Dans un secteur aussi stratégique que celui du médicament, où les investissements sont lourds et les délais de retour sur investissement longs, la clarté institutionnelle et la cohérence des politiques publiques constituent des facteurs déterminants.
L’industrie pharmaceutique : une logique économique avant tout
La relance de l’industrie pharmaceutique, comme nous l’avons souvent défendu, relève avant tout d’une logique économique et industrielle. Cette affirmation suscite parfois des réactions émotionnelles, notamment parce que la santé est perçue à juste titre comme un bien public fondamental.
Cependant, il est essentiel de rappeler qu’une industrie pharmaceutique viable doit fonctionner selon des principes économiques solides. Les entreprises qui investissent dans la production de médicaments doivent être en mesure d’assurer leur rentabilité afin de couvrir leurs coûts de production, leurs charges de personnel, leurs investissements technologiques et leurs obligations réglementaires.
Autrement dit, la souveraineté sanitaire ne peut se construire durablement sans un modèle économique viable pour les acteurs industriels.
Dans ce contexte, plusieurs mesures structurantes peuvent contribuer à renforcer l’attractivité du secteur pharmaceutique sénégalais.
Des avancées importantes mais encore insuffisantes
Parmi les mesures phares déjà mises en œuvre figure notamment le principe de Corrélation, qui consiste à accorder une priorité aux producteurs locaux dans l’attribution des commandes publiques. Une telle mesure peut constituer un levier essentiel pour stimuler l’investissement industriel en garantissant aux producteurs nationaux un accès minimal au marché.
Par ailleurs, l’atteinte du niveau de maturité 3 de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) par le système réglementaire pharmaceutique sénégalais représente un autre atout majeur. Ce niveau de maturité témoigne de la robustesse du système de régulation des médicaments et renforce la crédibilité du pays auprès des partenaires internationaux, des investisseurs et des fabricants.
Un système réglementaire solide est en effet indispensable pour garantir la qualité, la sécurité et l’efficacité des médicaments produits localement, tout en facilitant leur accès à des marchés régionaux et internationaux.
La question centrale du marché
Malgré ces avancées, la question fondamentale que tout industriel se pose avant d’investir reste la même : existe-t-il un marché viable ?
Pour qu’un investissement industriel dans la production pharmaceutique soit économiquement pertinent, plusieurs conditions doivent être réunies.
D’abord, les industriels doivent avoir la garantie de l’existence d’un marché suffisamment large et stable pour absorber leur production. Cela suppose notamment une politique d’achat public cohérente et prévisible.
Ensuite, les prix pratiqués doivent permettre aux producteurs de couvrir leurs coûts tout en maintenant une marge raisonnable. Les médicaments produits localement doivent certes rester accessibles aux populations, mais ils ne peuvent être durablement proposés à des prix incompatibles avec les réalités économiques de la production industrielle.
Enfin, les délais de paiement constituent un facteur déterminant. Dans de nombreux pays d’Afrique, les entreprises qui fournissent le marché public sont confrontées à des délais de paiement très longs, parfois de plusieurs mois, voire davantage. Une telle situation peut fragiliser la trésorerie des entreprises et décourager les investissements.
Des délais de paiement soutenables et prévisibles sont donc indispensables pour instaurer un climat de confiance entre les pouvoirs publics et les acteurs industriels.
Construire un véritable écosystème pharmaceutique
La relance de l’industrie pharmaceutique au Sénégal ne peut se limiter à quelques mesures isolées. Elle nécessite la mise en place d’un véritable écosystème industriel, reposant sur une vision stratégique claire, une coordination efficace entre les institutions publiques et un partenariat solide avec le secteur privé.
Il s’agit notamment de développer les infrastructures industrielles, de renforcer les capacités techniques et scientifiques, de soutenir la recherche et l’innovation, et de favoriser l’intégration du Sénégal dans les chaînes de valeur pharmaceutiques régionales et internationales.
Dans cette perspective, la souveraineté sanitaire ne doit pas être comprise comme une autarcie, mais comme la capacité du pays à sécuriser une part stratégique de son approvisionnement en médicaments tout en participant activement aux dynamiques industrielles mondiales.
Si la souveraineté sanitaire est aujourd’hui largement reconnue comme une priorité stratégique, elle ne pourra se concrétiser sans des mesures opérationnelles capables de créer un environnement favorable à l’investissement industriel. À ce titre, plusieurs actions mériteraient d’être mises en œuvre de manière prioritaire.
Renforcer la coordination entre les parties prenantes.
Le développement de l’industrie pharmaceutique implique de nombreux acteurs publics : santé, industrie, commerce, économie et finances, régulation pharmaceutique, agences d’investissement, centrales d’achats, entre autres. Afin d’éviter la fragmentation actuelle, la création d’un guichet unique dédié à l’industrie pharmaceutique pourrait constituer une avancée majeure. Ce dispositif aurait pour mission d’accueillir les industriels, nationaux comme internationaux, et de les accompagner tout au long de leur parcours d’investissement. Dans une logique de hand holding, il faciliterait l’orientation entre les différentes administrations, accélérerait les procédures et assurerait une meilleure cohérence des décisions.
Mieux promouvoir les dispositifs incitatifs existants.
Le Sénégal dispose déjà de plusieurs mécanismes d’appui à l’investissement industriel, mais ceux-ci restent souvent insuffisamment connus ou difficiles d’accès. Une stratégie proactive de promotion de ces mesures serait nécessaire. Elle pourrait par exemple inclure un accompagnement dans l’accès au foncier industriel, notamment pour l’obtention de terrains dans des zones industrielles spécialisées, ainsi que l’organisation régulière de rencontres entre investisseurs, autorités publiques et institutions de régulation afin de faciliter le dialogue et lever les obstacles.
Simplifier et sécuriser l’environnement administratif et réglementaire.
L’industrie pharmaceutique est l’un des secteurs les plus réglementés au monde, ce qui est légitime au regard des enjeux de santé publique. Toutefois, les procédures administratives doivent être claires, transparentes et prévisibles. La simplification des démarches, la réduction des délais d’obtention des autorisations réglementaires et une meilleure coordination entre les autorités compétentes contribueraient à renforcer la confiance des investisseurs.
Garantir un marché stable à travers la commande publique.
Pour les industriels, la visibilité sur le marché constitue un facteur déterminant. Un système de commande publique stable, transparent et prévisible est donc indispensable. Cela suppose également une réflexion sur la politique de prix afin de concilier deux impératifs : l’accessibilité des médicaments pour les populations et la viabilité économique de la production locale. Dans le même esprit, la question des délais de paiement, notamment dans les marchés publics, doit être traitée avec sérieux afin d’éviter de fragiliser la trésorerie des entreprises.
Développer des partenariats public-privé pour soutenir l’innovation et l’investissement.
La relance de l’industrie pharmaceutique nécessitera des investissements importants ainsi qu’un accès à des compétences technologiques avancées. Dans ce contexte, le développement de partenariats public-privé (PPP) peut constituer un levier stratégique. Ces partenariats peuvent faciliter l’accès au financement, favoriser le transfert de technologies, encourager la recherche et l’innovation, et accélérer la montée en capacité des acteurs industriels locaux. En associant les institutions publiques, les entreprises pharmaceutiques, les centres de recherche et les investisseurs, ces mécanismes permettraient de structurer un écosystème pharmaceutique plus dynamique et compétitif, capable de répondre aux besoins sanitaires nationaux
Enfin, mettre en place des mesures fiscales incitatives ciblées.
Des dispositifs fiscaux adaptés — exonérations temporaires, allègements sur certains intrants, facilités douanières pour l’importation d’équipements industriels — pourraient contribuer à améliorer l’attractivité du secteur et à encourager l’implantation d’unités de production pharmaceutique.
Au-delà des discours, la relance de l’industrie pharmaceutique sénégalaise nécessitera donc une approche pragmatique, fondée sur une meilleure coordination institutionnelle, des incitations économiques claires et un environnement d’investissement sécurisé. C’est à ce prix que le Sénégal pourra transformer l’ambition de souveraineté sanitaire en une réalité industrielle durable.
Le Sénégal dispose de nombreux atouts pour avancer dans cette direction : une stabilité institutionnelle, des compétences scientifiques reconnues et une position stratégique en Afrique de l’Ouest.
Mais transformer ces atouts en réalité industrielle nécessitera des choix politiques clairs et une vision économique assumée.
La souveraineté sanitaire ne se décrète pas dans les discours.
Elle se construit patiemment, par des politiques cohérentes, des investissements stratégiques et un partenariat intelligent entre l’État et le secteur privé.
C’est à ce prix que le Sénégal pourra développer une industrie pharmaceutique forte, capable de contribuer à la sécurité sanitaire nationale tout en participant au développement économique du pays.
C’est précisément ce chantier que nous devons aujourd’hui accélérer.
Fonome Dieng
Consultant – Expert Industrie Pharmaceutique
f.dieng@adlucempharma.com


