Dans les marchés de Dakar, les mèches longues et brillantes accrochées aux vitrines attirent l’œil. Sur des têtes de mannequins alignées soigneusement sur les comptoirs, des perruques lisses, bouclées ou ondulées s’exposent comme des objets précieux. Derrière ces coiffures devenues très populaires se cache pourtant une véritable économie. Des villages d’Asie aux salons de coiffure sénégalais, les cheveux naturels parcourent des milliers de kilomètres avant d’atterrir sur les étals des marchés ou dans les boutiques de beauté.
Depuis une quinzaine d’années, le marché des perruques et des « cheveux naturels » a connu une expansion rapide au Sénégal. Ce secteur, autrefois dominé par les mèches synthétiques, s’oriente désormais de plus en plus vers les cheveux humains, jugés plus résistants et plus esthétiques. Dans les grandes villes comme Dakar, Thiès ou Saint-Louis, la demande ne cesse d’augmenter, portée par les tendances de la mode, les réseaux sociaux et l’essor des salons spécialisés.
« La plupart des “cheveux naturels” vendus au Sénégal proviennent de l’étranger. Les principaux fournisseurs se trouvent en Asie, notamment au Vietnam, en Chine et en Inde qui dominent, aujourd’hui, le marché mondial des extensions capillaires », renseigne Adja Fall, vendeuse de « cheveux naturels ». Au Sénégal, les importateurs passent généralement commande auprès de ces fournisseurs. Les cheveux arrivent ensuite à Dakar par avion ou par cargo, souvent en paquets de plusieurs kilos. Une fois sur place, ils sont distribués dans les boutiques spécialisées, les salons de coiffure et les marchés.
Le commerce des « cheveux naturels » repose sur plusieurs catégories d’acteurs. Au sommet de la chaîne se trouvent les importateurs qui entretiennent des relations directes avec les fournisseurs étrangers. Certains d’entre eux se rendent régulièrement en Chine ou au Vietnam pour négocier les commandes et sélectionner les produits. Une fois les cheveux arrivés au Sénégal, ils sont revendus à des grossistes ou à des commerçantes qui tiennent des boutiques dans les marchés.
Ces vendeuses constituent l’un des maillons essentiels du commerce. Elles approvisionnent les clientes, mais aussi les coiffeuses qui utilisent les mèches pour réaliser des perruques. Enfin, les salons de coiffure jouent un rôle central dans la transformation des mèches en perruques personnalisées. Les coiffeuses cousent les mèches sur un bonnet spécial afin de créer une perruque adaptée à la tête de la cliente.
Cette chaîne commerciale permet à un produit collecté à l’autre bout du monde de se transformer en coiffure personnalisée dans un salon dakarois.
Dans les marchés de la capitale, ce commerce est particulièrement visible. Au plateau de Dakar, une boutique s’ouvre sur un espace étroit, mais lumineux, avec des murs tapissés de rangées de perruques et de tresses colorées. Les étagères sont soigneusement étiquetées par longueur, texture et provenance. Dès l’entrée, le va-et-vient est constant. Des femmes de tous âges examinent les « cheveux naturels » alignés en rouleaux impeccables ou testent la densité d’une perruque avant de l’acheter.
Le parfum discret de shampoing et de produits capillaires mêlé à l’odeur douce des mèches flotte dans l’air. Au comptoir, la gérante manipule habilement une perruque bouclée tout en répondant aux questions des clientes. Elle explique : « Je choisis mes fournisseurs moi-même. Je veux que les cheveux soient de qualité. Les “cheveux naturels” vendus viennent du Brésil et d’Inde, mais aussi de femmes sénégalaises qui les proposent directement ».
Au fond, des plateaux de « cheveux naturels » raides, ondulés ou bouclés attendent d’être choisis.
Les prix jusqu’à 300.000 FCfa
Les prix sont affichés clairement : 20.000 à 45.000 FCfa pour les mèches naturelles selon la longueur et la qualité et 70.000 à 150.000 FCfa pour des perruques finement travaillées. La gérante souligne que certaines clientes viennent toutes les semaines pour voir les nouveautés ou juste pour toucher les textures.
L’ambiance est à la fois concentrée et vivante. Le bruit des conversations, le froissement des emballages plastiques et le cliquetis des ciseaux accompagnent le mouvement incessant.
C’est à peu près le même décor au marché Dior des Parcelles Assainies. Ici, plusieurs boutiques spécialisées proposent des mèches et des perruques de différentes qualités. Dans une petite cantine, les murs sont recouverts de paquets de cheveux suspendus comme des rideaux. Les vendeuses décrochent les mèches pour les montrer aux clientes qui les touchent et les examinent longuement.
Mariama Ndiaye, vendeuse depuis plus de 10 ans, observe l’évolution du secteur. « Avant, les femmes achetaient surtout des mèches synthétiques pour faire des tresses. Aujourd’hui, beaucoup préfèrent les “cheveux naturels”. C’est plus cher, mais la qualité est meilleure », explique-t-elle.
Selon elle, certaines clientes viennent spécialement dans ces marchés pour trouver des produits authentiques. « Les femmes veulent des cheveux qui ressemblent à leurs propres cheveux. Elles demandent souvent des mèches vietnamiennes ou indiennes », ajoute la coiffeuse.
Non loin de là, une cliente examine plusieurs paquets avant de faire son choix. Awa Diop, employée dans une entreprise privée, explique qu’elle préfère investir dans des « cheveux naturels ». « Les mèches synthétiques ne durent pas longtemps. Avec les cheveux humains, on peut laver la perruque et la recoiffer plusieurs fois », observe-t-elle.
Autour du marché Sandaga, autre grand centre commercial de Dakar, les boutiques spécialisées dans les produits capillaires attirent également une clientèle importante. Les vendeuses y exposent des dizaines de modèles de perruques allant des coupes courtes aux longues mèches ondulées. Dans ces lieux très animés, les clientes prennent également le temps de comparer les textures et les prix avant de se décider.
Le prix des « cheveux naturels » dépend de plusieurs facteurs : la longueur, la densité, la texture et l’origine des mèches. Dans les marchés dakarois, un paquet de cheveux naturels peut coûter entre 30.000 et 300.000 FCfa. Pour fabriquer une perruque complète, il faut généralement deux à trois paquets de mèches. À cela s’ajoute le coût de la confection dans les salons de coiffure.
Selon les coiffeuses, la fabrication d’une perruque peut prendre plusieurs heures. Aminata Sarr, coiffeuse dans un salon de Dakar, explique que le prix final dépend du type de cheveux choisi. « Une perruque simple peut coûter autour de 75.000 FCfa, mais les modèles en “cheveux naturels” de très bonne qualité peuvent atteindre 200.000 ou 300.000 FCfa ».
Investissement rentable
Pour certaines clientes, ces prix restent élevés, mais ils sont souvent perçus comme un investissement. Une perruque en « cheveux naturels » peut durer plusieurs années si elle est bien entretenue.
L’essor du marché des perruques s’explique aussi par l’influence croissante des réseaux sociaux. Sur Instagram ou TikTok, de nombreuses influenceuses sénégalaises présentent régulièrement de nouvelles coiffures et de nouveaux styles de perruques. Les clientes arrivent parfois dans les salons avec des photos trouvées sur Internet pour demander la même coiffure.
Pour les commerçants, cette évolution a transformé les « cheveux naturels » en véritable produit de mode. Ouleye Bâ, vendeur de mèches depuis plusieurs années au marché de Colobane, constate que la demande continue de progresser. « Aujourd’hui, les perruques sont devenues un accessoire comme les vêtements ou les sacs. Les femmes aiment changer de coiffure selon les occasions », explique-t-elle.
Entre importations internationales, commerce local et savoir-faire artisanal des coiffeuses, le marché des perruques et des « cheveux naturels » s’est imposé comme un secteur dynamique de l’économie urbaine sénégalaise. Dans les marchés de Dakar comme dans les salons de coiffure, ces mèches venues d’Asie continuent de circuler avant de se transformer en coiffures personnalisées qui accompagnent le quotidien de nombreuses femmes.
Reportage de Amadou KÉBÉ

